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Le dernier roman d'Ablah Farhoud. Le sourire de la petite juive

Anne DE VAUCHER GRAVILI



Résumé

Dans le récit d’émigration la territorialité est de toute première importance. L’étranger venu d’ailleurs appartient à un lieu qu’il quitte et qu’il n’oubliera jamais pour aller vers un pays d’accueil où il va devoir vivre et qui ne lui appartient pas. Dans ce dernier roman Abla Farhoud raconte l’histoire d’une rue de Montréal où s’entremêlent québécois et émigrés du monde entier, la rue Hutchison, un lieu où tous sont ancrés depuis longtemps et qu’ils ne veulent pas abandonner. Un lieu euphorique qui leur appartient. L’écriture n’est donc plus hors lieu mais dans le lieu.


Il y a deux ans, à Vérone, en 2010, dans le cadre d’une réflexion critique sur Ecrire l’exil en français, j’avais parlé du parcours de vie et de littérature de deux écrivaines québécoises nées ailleurs, Régine Robin et d’Abla Farhoud, prises “entre l’ancrage et l’errance” (Farhoud, 2005:51), à savoir l’impossibilité de reprendre racine quelque part après l’exil et, par conséquent, la fuite vers l’errance, à la recherche d’un passé mythique. Ce dramatique, parfois tragique entre-deux est à l’origine d’un sentiment dysphorique de non appartenance au lieu et à l’histoire du Québec et constitue la richesse et la diversité des écritures migrantes.

Abla Farhoud, d’origine libanaise, a immigré au Québec avec sa famille à l’âge de six ans. D’abord actrice et dramaturge elle est aussi l’auteure de quatre romans, dont le dernier Le sourire de la petite juive, publié à Montréal, chez VLB en 2011, sera le sujet de notre communication.

Au passage signalons que nous avons fait traduire en italien le premier de ses romans, Le bonheur a la queue glissante qui avait obtenu le prix France Québec, en 1998, et plusieurs rééditions au Québec. La traduction italienne, intitulée La felicità scivola tra le dita, a également obtenu deux prix, l’un pour la traduction d’une “opera prima” et l’autre une mention du jury du prix littéraire Amalia Rosselli de Rome.

Trouver à tout prix un point d’ancrage dans ce pays d’accueil, “se fondre dans la masse des Québécois” (Farhoud, 2000: 53) est une des constantes thématiques qu’Abla Farhoud travaille et peaufine au fil de ses pièces et de ses romans, en variant les points de vue et les situations, les lieux et les langues, jouant souvent sur le switching arabe, français, anglais, expression de son identité toujours porteuse de plusieurs cultures, arabe et canadienne et donc francophone, québécoise, et anglophone.

Dans Le sourire de la petite juive, il semble de prime abord que ce topos de l’émigration subisse une nette transformation tant au plan structurel qu’au plan narratif du roman, un nouveau thème apparaît, culturel et religieux, celui d’une communauté de juifs intégralistes, dirait-on aujourd’hui, émigrés de Pologne dès 1920, mais surtout pour fuir la Shoah en 1940 (Simon, 2008). Installés dans une enclave spatiale au nord de Montréal, les hassidim (ce mot signifie hommes pieux) passent leur vie à prier Dieu (Hashem) et à étudier la Torah. Pas du tout fascinés par le rêve américain, ils se contentent de situations modestes, vivent en vase clos et ne veulent avoir aucun contact avec l’extérieur. Les hommes ne parlent pas aux femmes qui ne sont pas de leur religion. Signalons au passage une anecdote récente qui a défrayé la presse montréalaise. Une femme policière canadienne n’a pas pu interpeller un jeune hassidim en état d’ivresse, un soir de shabbat, celui-ci ayant refusé de répondre aux questions d’usage. (www.hassidim.ca). Quant aux femmes, elles sont au foyer, vouées à la procréation, mères de familles très nombreuses mais surtout gardiennes des règles de vie très strictes de la Torah.

Le caractère fermé, inaccessible de cette communauté suscite une véritable curiosité du public québécois actuel qui, las, semble-t-il, des fictions télévisées à l’américaine, demande des “histoires vraies”. Abla Farhoud, très sensible au réel “extrême contemporain”, dispose d’un sujet à la portée de sa main d’écrivaine, puisque cette communauté est installée près du lieu où elle habite.

1. Rue Hutchison ou la montréalité de Montréal.

Je rappelle que Montréal est une ville-île partagée en deux par le boulevard Saint Laurent, frontière urbaine, linguistique, confessionnelle, anagraphique, entre l’Est francophone et l’Ouest Anglophone, lieu stratégique de “l’arrivée en ville” de tous les émigrés du monde et ce, depuis longtemps.

L’auteure habite “sur” Hutchison - cet anglicisme est d’usage à Montréal et se traduit tel que en français - depuis 39 ans, elle en connaît tous les habitants, c’est l’espace de vérité qui va lui servir de toile de fond. C’est une rue “rue écartillée”, (québécisme mis pour écartelée ) “capricieuse, qui n’est pas comme les autres”, car c’est une rue “double“, écrit-elle, située au nord est du district de Montréal, arrondissement du Plateau Mont-Royal, serti entre l’Ouest anglophone et l’Est francophone, traditionnellement peuplée d’immigrants qui viennent de partout mais surtout point d’ancrage des juifs hassidim, de plus en plus nombreux car très prolifiques. Rue double, mixte et mythique, deux trottoirs, l’un, côté Est, dans le Mile End anglophone et yddishophone, où se trouvent les synagogues, les écoles et les magasins juifs, l’autre, côté Ouest, dans Outremont, plutôt francophone habité de longue date par des Québécois pure laine, mêlés à des immigrés italiens, jamaicains, portugais, grecs, arabes, bref un village urbain multiculturel, un carrefour des cultures, ce que les sociologues canadiens appellent “la montréalité de MOntréal” (Simon, Montréal, 2008).

Ces deux trottoirs sont tellement “ancrés” dans l’esprit de la narratrice qu’ils vont devenir l’intitulé des deux parties de son livre: côté Mile End, côté Outremont. Entre ces deux parties, un Interstice de trois pages où est évoquée l’histoire de cette rue (Farhoud, 2011: 121-123).

Les récits de vie prennent corps ici, dans cette réalité spatiale tout à fait hybride qui se transforme selon la présence des gens qui la parcourent et des fêtes qui s’y célèbrent: fêtes canadiennes avec drapeau et feuille d’érable rouge, fêtes québécoises avec drapeau et fleurs de lys blanches, processions et fêtes juives avec leurs symboles, où parfois les autres émigrés tentent de se mêler mais le rabbin les en chasse aussitôt. Ainsi les jours de shabbat, les familles hassidim, toutes “enshabbatées” avec leur chapeau de fourrure et leur bas et leur châle blancs, envahissent le côté Mile End, avec leurs nombreux enfants, leurs landaus, leur carrosse, comme on dit au Québec, elles marchent lentement vers la synagogue, d’habitude les hassidim marchent très vite car ils ne s’attardent pas sur la voie publique, tandis que les autres habitants du quartier les regardent en buvant leur bière ou leur thé sur leur balcon.

2 Hutchison . Des portraits qui deviennent des personnages

La parole est donnée à une écrivaine québécoise chevronnée, auteure de quinze livres, Françoise Camirand, qui va imaginer des récits de vie derrière le visage de tous ces gens qui s’avancent tour à tour sur leur balcon, mais surtout elle va entrer par l’écriture dans la communauté hassidim. Mais comment, puisque cette communauté est verrouillée à double tour? Tout d’abord elle se documente et lit les livres les plus récents sur la question: Lekaïm! Chronique de la vie hassidim à Montréal de Malka Zipora, une juive hassidim, mère de douze enfants qui raconte sa vie. Ce livre, écrit en yddish, sera traduit en anglais puis en français et connaîtra un certain succès en librairie. En outre Hadassa de Myriam Baudouin, jeune professeur de français dans une école juive qui elle aussi raconte son expérience pégagogique avec des élèves hassidim. (voir bibliographie).

L’écrivaine dresse des listes de noms de familles hassidim et en vérifie les adresses. Bref elle monte son roman devant le lecteur, on assiste donc à un véritable working in progress. Elle imagine qu’elle fait un rêve, elle voit une petite juive hassidim de douze ans qui entre chez elle, va vers l’ordinateur, tape des pages et des pages, sans la regarder. Elle la rencontrera plus tard, en fait elle ira au-devant d’elle en traversant la rue et la petite lui dira cette phrase: « Est-ce que vous aimez Gabrielle Roy?J’ai lu Bonheur d’occasion.C’est le seul livre que j’ai lu. Je l’ai lu 13 fois » (Farhoud, 2011: 169). La petite s’appelle Hinda Rochel Hertog, elle tient un journal en français, pour ne pas être lue et comprise par sa famille qui ne comprend que le yddish et l’anglais.

L’artifice est un peu facile, on le connaît depuis l’Antiquité, l’usage littéraire des rêves est un expédient romanesque qui permet d’accéder et de faire vivre des lieux interdits ou des personnes imaginaires.

Au plan de la structure, ce livre se fonde sur l’alternance: il s’ouvre sur Le journal d’Hinda Rochel, titre écrit en italiques, qui dit “je” qui va s’alterner avec la narration de l’auteure intitulée Françoise Camirand, en caractères romains, écrit à la troisième personne. A l’intérieur de cette narration, et sous forme de chapitres séparés, prennent place vingt-et-un portraits “actuels, contemporains, captés au rythme des allées et venues de l’écrivaine sur Hutchison, vingt-et-un habitants “vrais”, des plus variés, des québécois et québécoises pure laine souvent “rendus” seuls par la vie, les enfants étant partis ailleurs, des faibles, des courageux, des peureux, des méchants, des malades mentaux, des laissés pour compte, une jeune alcoolique, un chanteur populaire devenu vendeur de voiture. Beaucoup d’immigrés de tous pays, quelques juifs hassidim que Françoise Camirand prend en charge, chacun donne son nom et son prénom au chapitre qui lui est consacré.

Ce sont donc presque tous des gens simples, des gens du petit peuple, qui ne manquent pas de culture, certains jouent de la musique, certains en écrivent, d’autres tiennent leur journal, on écrit beaucoup dans les romans québécois. Il y a mՙême un français de France, Jean Hugues Briançon, qui est tombé amoureux de la littérature québécoise en tombant amoureux d’une écrivaine québécoise et qui est devenu éditeur! A la fin du livre, Françoise Camirand nous révèle que c’est son compagnon à qui elle ne dit rien de son livre pour éviter ses commentaires de lecteur et d’éditeur. Un clin d’oeil amusant qui souligne comment se fait un livre, comment celui-ci est donné à lire, tous les auteurs ont pour habitude de le faire. Il y a aussi un critique littéraire à la plume violente et acérée qui tremble de peur devant la violence physique!

A partir de ces “bouts de vie” Françoise Camirand va tisser, chemin faisant, une narration très organisée, des liens vont se créer entre un personnage et l’autre, entre un chapitre et l’autre. A chacun sa part de passé plus ou moins lourd, à chacun sa vie présente, et son futur…parfois il s’agit de réaliser un simple désir nourri depuis longtemps. Ainsi Willa Coleridge, la jamaicaine noire, toujours souriante, installée sur Hutchison depuis vingt-cinq ans, meurt du désir de “percer le mur des hassidim”. Elle finira par entrer dans une synagogue un jour de shabbat, pour prier avec eux! On ne la chassera pas, on lui dira même de revenir au prochain Shabbat, mais avec une expression qui signifie le contraire. C’est parce qu’elle est noire au milieu d’un monde de blancs qu’elle ressent à nouveau ce malaise existentiel qui la taraude depuis son enfance, à savoir la négritude. “On ne devient pas Noir comme on ne devient pas hassid, elle le savait maintenant” (Farhoud, 2011: 190).

Ces portraits, avec leurs prénoms et leurs noms, vont acquérir au fur et à mesure de la narration une profondeur romanesque, une vie de papier qui va être aussi forte et vraie que leur vie véritable, ils vont devenir des personnages avec lesquels l’écrivaine vit jour et nuit. D’ailleurs tous les auteurs affirment que leurs personnages vivent avec eux, en eux avec la même force que s’ils étaient vivants. Ce qui est surprenant c’est que cette opération de transformation en matière littéraire se produit devant les yeux du lecteur, in progress, ce qui est véritablement un des plaisirs du texte. Ainsi voit-on l’écrivaine rentrer chez elle, se sentir inspirée par telle ou telle personne rencontrée sur Hutchison et se mettre aussitôt à écrire. Tous les matins, elle sort de chez elle et aperçoit Batseva, l’aïeule juive qui regarde dehors dans l’attente de la mort et pourtant:

Bathseva avait vécu ce que le monde pouvait produire de plus atroce, et beaucoup plus tard ce qu’il pouvait offrir de plus beau.
Elle n’en parlait jamais. Elle n’en avait jamais parlé. A quoi cela aurait-il servi? Et puis, comment dire l’indicible? (Farhoud, 2011: 116).

Françoise décrit avec enthousiasme le jeune Hershey Rosenfeld qui a dit non à la pratique hassidim: “Trop de commandements, trop de règlements, trop d’interdits, trop de prières [...]. Tout était estimé soit pur soit impur” (Farhoud, 2011: 74). Il a donc rompu avec sa communauté et a ouvert avec succès une boulangerie kasher où se rendent tous les juifs hassidim du quartier, il a même osé s’associer avec un libanais, ce qui est un comble!

Par le truchement de la plume de Hinda Rochel, Françoise Camirand entre chez les hassidim, et le lecteur aussi: Hinda raconte de l’intérieur leur vie quotidienne conçue uniquement en fonction de Dieu, le rôle essentiel des mères, le respect des rites, et la cuisson minutée des mets pour le Shabbat, leurs habitudes de vie, les interdits - 613 mitzvots - les commandements de la Torah, dont les femmes sont les gardiennes.

Comme beaucoup d’autres personnages du roman, Hinda a la passion d’écrire mais ne sait pas si cela est permis par sa religion. Avec une certaine fraîcheur elle narre sa rencontre avec Françoise Camirand sur Hutchison, elle ose lui répondre, ce qui lui est absolument interdit par sa religion:

[je n’ai] pas souvent l’occasion de parler. Avec Mme Genest à l’école, oui. Avec mes amies, on parle anglais ou le yddish, surtout l’anglais entre nous. La femme avait une feuille à la main avec des colonnes pleines de noms et prénoms juifs. Elle m’a demandé si ces noms étaient hassidiques. J’étais surprise. C’est la première fois que quelqu’un m’arrête dans la rue pour me poser une question. Les gens savent qui nous sommes et ne nous dérangent pas. Ils évitent de nous regarder, ils passent à côté de nous comme si nous n’existions pas. Sauf quelquefois. Je l’ai vue traverser la rue et venir vers moi. Son sourire m’a trop surprise. Je n’ai pas souri. Mais quand j’ai vu tous les noms juifs sur la feuille, j’ai souri. […] j’ai coché tous les noms. Elle m’a saluée de la main et allait traverser la rue quand je lui ai demandée: “Est-ce que vous aimez Gabrielle Roy?”. Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça, ma langue a parlé toute seule. Elle s’est tournée vers moi avec son visage souriant et surpris. Bien sûr et toi? Tu connais Gabrielle Roy ? j’ai répondu: « oui et je l’aime beaucoup. ». (Farhoud, 2011: 168).

De cette brève “rencontre” va naître un début de dialogue entre les deux narratrices, la québécoise va déposer à la porte de Hinda, un sac de plastique qui contient le roman de Gabrielle Roy, avec une photo de la romancière âgée. La petite fille va le cacher par peur d’être découverte par sa mère. Bref le courant passe entre Hinda, qui ne doit parler à personne, et Françoise à travers l’emblème du livre québécois par excellence, Bonheur d’occasion.

D’autres signes d’ouverture vers l’Autre sont à remarquer ici, ce qui n’est pas nouveau chez Abla Farhoud, déjà dans son roman précédent, Le fou d’Omar, (Farhoud, 2005) il y avait un personnage Lucien Laflamme, québécois cultivé ouvert à l’Islam et aux sages hindous, qui aidait son voisin libanais, pauvre malade mental, à dire la prière des morts pour son père et ce, au lendemain du 11 septembre 2001. Dans Le sourire se multiplient des manifestions du même genre, des sourires, des regards échangés, des conversations, des livres et des partitions offertes, signes d’une bienveillance presque excessive, mais qui expriment que le message qui doit passer est celui de l’acceptation de l’Autre.

En tous cas ce qui est sûr, c’est que Hutchison est un lieu cosmopolite où les cultures du monde cohabitent dans leur diversité, où tous les habitants devenus personnages ont trouvé leur point d’ancrage. Cet espace urbain et les maisons où tous vivent depuis très longtemps, sont les fondations de cet enracinement si difficile et si rare dans les récits d’émigration, car très souvent l’émigré se sent pris entre l’ici et l’ailleurs et se retrouve dramatiquement « assis entre deux chaises » (Farhoud, 2005), ce qui très souvent est à l’origine de son identité éclatée.

Les langues d’origine qui chez Abla sont en général très présentes s’estompent ici, il y a bien quelques paroles yddish, mais pas d’anglicismes, il n’y a pas de switching, mais par contre la narration est riche de québécismes, comme pour signifier que tous ces habitants d’Hutchison comprennent cet idiome et se retrouvent dans une langue française qui leur est commune.

Le cas limite de l’ancrage réussi est celui de Scruly, jeune hassidim destiné par sa famille à devenir rabbin à New York, qui ne veut pas quitter pas Hutchison où il “est né et qu’il aime, Hutchison, dit-il, est son lieu temporel”. (Farhoud, 2011: 123).

Le lecteur averti se rend compte qu’un des binômes du récit d’émigration semble ici modifié, l’errance qui est un des thèmes fondamentaux qui contrebalance presque toujours l’ancrage, est vécue ici différemment, chaque étranger errant s’est finalement arrêté sur Hutchison, ce quartier hybride appartient à part entière à tous ses habitants, québécois, émigrés et hassidim. Ce roman devient une écriture du lieu et non plus du « hors lieu », comme l’écrit Régine Robin (Robin, 1989).

3. Est-ce un roman ?

En lisant et relisant ce livre je me suis souvent demandée si ce livre était vraiment un roman. Les habitants de ce quartier deviennent certes des personnages grâce à l’écriture de Hinda Rochel et de Françoise Camirand, mais en réalité ils n’évoluent pas, il n’y a pas de fabula, pas de déchaînement des passions, il n’y a pas de drame. La structure très parcellisée du livre empêche toute évolution en ce sens. Le texte de Hinda Rochel est un journal intime, la narration de Françoise Camirand et les récits de vie qui la démultiplie à l’infini, sont un patwork de vie et de passion qui pourrait théoriquement donner naissance à de futurs romans. Cette polyphonie du texte est un des aspects les plus innovants de cette narration multiple, mais ce n’est pas un roman au sens classique du terme. Nous sommes en pleine postmodernité où les genres se mêlent et se confondent, voire même disparaissent, tellement le « matériau » devient malléable et sujet à des transformations imprévisibles.

Le Québec est un pays jeune littérairement parlant, toujours pris entre les langues, “toujours ouvert à un ensemble hétérogène de traditions, nationales ou étrangères, contemporaines ou anciennes, savantes ou populaires” (Biron, Dumont-Nardout-Lafarge, 2007: 629), bref un laboratoire où tout est toujours en perpétuelle mutation, où tout se renouvelle avec une extraordinaire facilité.

Mais il est un autre aspect qui caractérise ces écrivains, c’est leur foi extraordinaire dans l’écriture qui sauve tout. Dans le prologue de Le sourire de la petite juive Abla Farhoud nous parle avec enthousiasme de ses “progénitures de papier” qui vivent par elle et en elle comme si c’étaient des personnages vivants, car son investissement personnel dans l’écriture est total :

ma soif de dire, de raconter, de chercher, de comprendre, de trouver, n’a jamais été assouvie. Il me semble que je passe toujours à côté de l’essentiel. Et je recommence un autre livre en espérant y toucher, ne sachant quel est le visage de l’essentiel ni comment le nommer. (Farhoud, 2011: 12).

Cette passion de l’écriture est une des thèmes obsédants de cette auteure, qui ne veut pas etre prisonnière de l’étiquette d’écrivain migrant” (Farhoud, 2002: 45) qu’elle considère comme limitative. Elle entend « créer sa langue » et être un écrivain à part entière.

Ce dernier livre, malgré son apparente nouveauté et l’affirmation d’un ancrage finalement atteint, s’inscrit dans la recherche d’une stabilité existentielle, d’un parcours de vie et d’écriture très univoque, d’une filiation toujours recommencée d’un livre à l’autre. Une œuvre qui se construit lentement mais avec beaucoup d’énergie et de persévérance.

Bibliographie

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Auteurs

P. ANCTIL, Tur Malka, Flâneries sur les cimes de l’histoire juive montréalaise, Sillery, Septentrion, 1997.
M. BAUDOUIN, Hadassa, Montréal, Ed. Leméac, 2006.

A. FARHOUD

Théâtre:
Quand j’étais grande, Montréal, 1983; puis en anglais, à New York, 1989.
Les Filles du 5-10-15, Montréal, 1986, puis en anglais à New-York, 1987; en France, 1992 et au Festival d’Avignon, 1993. Prix Arletty de l’Universalité de la langue française, 1993.
Apatride, Montréal, 1993.
La Possession du Prince, 1993. Prix Théâtre et Liberté de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques (SACD).
Jeux de patience, Montréal, 1994, puis en anglais à Chicago, 1995.
Les Rues de l’alligator, Montréal, 1996.
Quand le vautour danse, Montréal, 1997.
Maudite machine, Montréal, 2000.

Romans:
Le Bonheur a la queue glissante, Montréal, L’Hexagone, 1998 (coll. «Typo», 2004). Prix France-Québec 1999. Trad. Ital. La felicità scivola tra le dita, par Elettra Bordino préface de Anne de Vaucher, Sinnos, Roma, 2002. Prix Leone Traverso de Monselice pour la première traduction et une mention du jury du prix littéraire Amalia Rosselli de Rome en 2003.
Splendide solitude, Montréal, L’Hexagone, 2001.
Le Fou d’Omar, Montréal, VLB, 2005.
Le sourire de la petite juive, Montréal, VLB, 2011.

R. ROBIN, Le roman mémoriel: de l’histoire à l’écriture du hors lieu, Montréal, le Préambule, 1989.
M. ZIPORA, Lekaïm! Chroniques de la vie hassidique à Montréal, trad. de l’anglais par P. Anctil, Montréal, Les éditions du passage, 2006.


Pour citer cet article :

Anne DE VAUCHER GRAVILI, Le dernier roman d'Ablah Farhoud. Le sourire de la petite juive , Lire le roman francophone. Hommage à Parfait Jans (1926-2011), Publifarum, n. 20, pubblicato il 15/07/2013, consultato il 13/12/2017, url: http://publifarum.farum.it/ezine_articles.php?id=251

 

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