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La personne et l' île de Porto: repenser les valeurs occidentales au temps des fascismes européens

Brian MUNOZ



Les îles sont le lieu paradigmatique des utopies. Maria Zambrano, philosophe andalouse du vingtième siècle, victime et témoin des atrocités occidentales, propose que l'île de Porto Rico devienne la promesse d'un monde meilleur. Exilée de sa patrie durant presque un demi-siècle, Maria Zambrano n’a pu rejoindre l’Espagne avant 1984. Pour une républicaine convaincue de ses idéaux, la dictature de Franco ne pouvait faire bon ménage avec les principes humanistes qui président au projet démocratique de Maria Zambrano. En 1940, cette intellectuelle espagnole publie un court essai intitulé La isla de Puerto Rico. Nostalgia y esperanza de un Mundo mejor où s'articule un projet réformateur et fondateur d'un nouvel élan vers la paix. Il s'agit de comprendre d'ores et déjà qu'un monde meilleur implique un bouleversement profond de la tragédie historique occidentale. La prémisse est de ne pas admettre que la crise occidentale est définitive, mais que son renouveau passe par le récit de nos espérances. Autrement dit, l'Occident se définit tout autant par ce qu'il espère que par ce qu'il a perdu.

Les Caraïbes deviennent ainsi le centre géographique d'une population d'intellectuels en exil où vécurent de grands personnages littéraires tel que le Prix Nobel de Littérature Juan Ramón Jiménez, et sont le centre idéal, pour certains d’entre eux, d'une réflexion sur le futur des valeurs occidentales. Ce contexte historique et réflexif double l'intérêt des îles des Caraïbes, qui d'une part permettent d'être libres (dans le sens de la libération de l'oppression fasciste), et, d'autre part, soutiennent la pensée. L'île de Porto Rico a été pour bon nombre d'exilés espagnols cette terre d'asile.

La pensée politique de Maria Zambrano est bien connue des spécialistes, mais, paradoxalement, La isla de Puerto Rico. Nostalgia y esperanza de un Mundo mejor fait rarement partie des textes cités dans les articles des experts. A quoi cela est-il dû? Peut-être au fait qu'il n'a pas été soumis à une nouvelle publication depuis celle, originale, de la Véronica en 1940. Se procurer le texte original est bien difficile, même à l'âge de l'internet. En effet, le texte mieux affiné de Persona y democracia,qui date de 1958 a connu une réédition assez récente et s'inspire largement des thèses exposées dans l'essai des années quarante. Cela dit, il serait hâtif d'admettre que La isla de Puerto Rico. Nostalgia y esperanza de un Mundo mejor perd tout intérêt pour n'être qu'un résumé de Persona y democracia. En effet, les deux textes sont intimement liés d'un point de vue intellectuel et idéologique; qui plus est, ils mettent en évidence leur genèse commune: l'île de Porto Rico. Si le premier a été rédigé sur l'île, le second l'a été entre les Caraïbes et l'Europe, puis édité à San Juan de Porto Rico. Le texte dont nous disposons est une version originale qui appartient au Fonds de la Bibliothèque du Collège de Mayagüez. Il est orné d'un sceau de l'institution Ateneo de Porto Rico sur lequel est inscrit un nom: Angel Luis Morales. Le sceau est un indicateur de l'intérêt institutionnel pour la pensée de Maria Zambrano et pour la richesse de ses rencontres dont nous parlerons ci-dessous. Il est peut-être aussi révélateur de l’influence de la pensée zambranienne sur la pensée locale ainsi que sur les réformes sociales et économiques des deux décennies qui suivront son arrivée sur l’île.

Sans approfondir le contenu des réformes, nous allons défendre la thèse selon laquelle le séjour de Maria Zambrano sur l'île de Porto Rico et, plus généralement, son exil aux Caraïbes marquent une nette rupture dans sa proposition politique et philosophique précédant l'exil. Les changements de perspectives indiquent que le point d’inflexion de la pensée politique et philosophique de Maria Zambrano est le thème de la personne. De fait, sans débattre ici sur les thèses de Horizonte del nuevo liberalismo, un texte zambranien très influencé encore par son maître Ortega y Gasset, le personnalisme défendu dans l'essai de 1940 rompt avec le libéralisme orteganien de la période précédente. Le concept d'individu humain, thème de la thèse doctorale de Maria Zambrano dédié à Spinoza et au salut de l'individu, dirigée par Ortega y Gasset, laisse la place à celui de la personne humaine. Il y est révélateur que le concept de «solitude» de la personne est présenté par la métaphore de l'île.

1. L' île de Porto Rico et le thème de la personne humaine.

L' île de Porto Rico apparaît chez Maria Zambrano comme le lieu géographique où sont permises une réforme politique occidentale et une réforme anthropologique et philosophique. Concrètement Maria Zambrano arrive à Porto Rico lorsque débute, durant les deux décennies qui vont de 1940 à 1960, le temps des rénovations sociales et économiques. La société majoritairement agraire se transforme rapidement en société «moderne», ce qui implique des transformations de fond tant du point de vue de l’éducation que de celui des valeurs démocratiques. À cette même époque, Jaime Benitez, Président de l’Université de Porto Rico, s’engage dans un projet pédagogique qui stimule les valeurs de la personne et de la démocratie. Il n’est pas surprenant alors que cette île incarne un lieu d’espoir pour Maria Zambrano: «promesa convertida en regalo; signo de una vida mejor conservada como por milagro y lugar de evasión de este pavoroso mundo actual» (ZAMBRANO 1940: 12-13). La question de fond reste donc bien celle d'une alternative à la crise historique que vit l'Europe des années quarante. Les «désastres» des victoires fascistes et l'éclatement politique des états européens, qui se concluent en un conflit mondial, sont pour cette républicaine un drame personnel, mais aussi, et surtout, un drame historique. L'Europe a perdu le sens de ses valeurs, et c'est au tour de Porto Rico de rendre l'espoir d'une dignité humaine retrouvée: «en los momentos de crisis históricas las islas juegan de nuevo un papel; el de ser imán que atrae a la imaginación hacia algo primario, no corrompido todavía, de la naturaleza humana » (ZAMBRANO 1940: 13-14).

Pour autant, la crise de l'Occident dépend selon Zambrano d'une perte de valeurs liées à la notion de nature humaine. La source de cette crise historique passe par la reconnaissance de la valeur intrinsèque de l'être humain, bien que la nature humaine soit un concept historique (ce qui ne veut pas nécessairement dire qu'il est du même coup relatif). En bonne spécialiste de la pensée spinoziste, la philosophe espagnole propose d'aborder à son tour une dialectique entre les désirs et les volontés de l'Homme:

La forma "mundo mejor" o "vida mejor" - categoría de una vida en pura nostalgia - serviría entre otras cosas, para encontrar en cada momento histórico sus fallas originales (...) Pues lo que entendemos por "mundo mejor", es el resultado de una selección entre todas nuestras necesidades, es una selección llevada hasta lo obsesionante, de nuestras miserias y faltas. El hombre es la criatura que se define por sus nostalgias más que por sus tesoros, por lo que echa de menos tanto o más que por lo que tiene (ZAMBRANO 1940: 14-15).

La nostalgie d'un monde meilleur (en Europe) reste possible depuis le lointain. L'île de Porto Rico est une source d'inspiration pour celui qui, cherchant ses origines, découvre de la sorte le destin qu'il désire. Dès lors, «toda nostalgia cuando se dirige a algo se transforma en esperanza» (ZAMBRANO 1940: 16). Il semble évident que cette espérance née à Porto Rico met en perspective le rationalisme instrumentalisé typique de l'Occident. Si l'Europe entre en crise, c'est tout d'abord parce qu'elle a perdu de vue ses propres valeurs humanistes. Zambrano dénonce la souveraineté du discours rationaliste qui s'est immiscé dans toutes les zones de la vie. Ainsi, la méthode «cartésienne» en politique implique des conséquences dramatiques:

Entre los venenos expandidos en la hora actual, es sin duda, uno de los más activos, de creer que en la vida humana todo es divisible y aislable. El veneno, el engaño terrible de hacernos creer que todo o casi todo puede suceder sin traer consecuencias. (ZAMBRANO 1940: 19).

Contrairement aux prétentions modernes d'isoler la vie humaine de tout le reste, Zambrano vise ces principes «hondos y permanentes» qui sont l’indice d'un style de vie intègre (ZAMBRANO 1940: 19). Une vie intègre signifie ici un style de vie démocratique, pour lequel la démocratie n'est pas uniquement un type de gouvernement. Présenter la démocratie comme le résultat d'une vie humaine intègre indique les tenants et les aboutissants de l'Humanisme démocratique zambranien, dont la valeur clé est la personne. L'intégrité humaine, «entereza real, viva y concreta del ser llamado hombre y que constituye su posibilidad de ser» (ZAMBRANO 1940: 20), ne peut être réelle que si elle correspond à une forme de vie dont les principes sont de nature personnaliste:

La democracia (...) es la conciencia que tiene el Estado para detenerse frente a la integridad de la persona humana. El límite de los principios abstractos frente a la concreción de la vida real (...). Por eso constituye nada menos que la posibilidad de crear. La creación humana nace de un fondo de íntegra soledad (ZAMBRANO 1940: 20-21).

La nostalgie que ressent Zambrano face au style de vie démocratique s'accompagne d'une nostalgie de la solitude de la personne humaine. En effet, la personne et la démocratie sont les modèles du style de vie des personnes. C'est alors que l'île et sa condition géographique marquée par la solitude reflètent la condition de la personne humaine:  

Y ahora ya concretada así nuestra nostalgia, la terrible nostalgia de un estilo de vida, que nos ha quitado, nostalgia de nuestra soledad, la isla nos devuelve su imagen. El que vive en una isla tiene la imagen real de su propia (ZAMBRANO 1940: 22).

L'île de Porto Rico participe d'un processus d'humanisation que le contexte belliqueux entrave en Europe. Face à l’étroitesse des valeurs européennes, l'image de Porto Rico est celle de la générosité, d'une part parce qu'elle est terre d'asile pour les expatriés, et, d'autre part, parce que grâce à sa solitude géographique, elle incarne un modèle de vie qui nous renvoie à la structure personnelle de la vie véritablement humaine:

El amor, la ternura que la isla de Puerto Rico hace sentir, (copo de tierra sobre el agua en que milagrosamente flota, peso tan leve para tanta belleza), humaniza a esta tierra. La queremos como a una persona viva, a causa de esta imagen de su soledad. Soledad reforzada por su ligereza, por ese ocupar tan poco espacio, ese estar en la superficie del planeta pidiendo tan poco y ofreciéndonos. ( ZAMBRANO 1940: 22).

Cette solitude de l'île, image de la condition de la personne humaine, n'est pas fermée aux autres. L'île de Porto Rico est un lieu fécond de vie, un lieu «humble», généreux par nature et ignorant l'orgueil aveugle (ZAMBRANO 1940: 23). C'est en partie pour cette raison que l'île de Porto Rico doit montrer l'exemple d'ouverture aux altérités, ouverture sur laquelle se fonde l'espoir d'un monde meilleur. Face au rationalisme exacerbé et instrumentalisé, l'île de Porto Rico doit sortir l'Europe agonisante de sa nostalgie pour la mener vers une autre réalité:

Lo que esperamos, en realidad, es que se deshagan nuestros errores. La vida nos ha cogido a todos desprevenidos y nadie está preparado para vivirla sino cuando ya la acaba [...] De ahí [...] la enorme gravedad de los regímenes que pretenden estar acertando siempre, y que imponen a todos los que bajo ellos viven la convicción sagrada de que jamás pueden fracasar (ZAMBRANO 1940: 27).

Nous pouvons deviner, sous la caricature, que le modèle de l'île de Porto Rico s’oppose au succès des régimes fascistes. L'île est une vive image de la solitude personnelle qui se donne sans compter. Il s'agit d'une présence faite de transparence. Les régimes totalitaires se refusent au contraire à la transparence car ils transforment l'être humain en idole absolue. Se présente ainsi le dictateur sous le masque de la seule violence qui doit triompher de tout et de tous, et c'est alors qu'il s'absolutise. L'absolu des régimes dictatoriaux se refuse à laisser passer le temps et ses œuvres, et invalide du même coup l'aspect transitoire et historique des processus politiques et sociaux. La croyance occidentale selon laquelle la raison est conforme à la réalité («el instrumento mas adecuado a la realidad») prend l'image d'un monstre sanguinaire que le modèle de l'île voudrait corriger. Zambrano admet donc que «la realidad - historico social, política - no es cosa racional» (ZAMBRANO 1940: 29).

La genèse du drame historique de l'Europe fasciste est selon Zambrano le résultat d'une crise des idéaux démocratiques et de son style de vie. La décadence de la démocratie européenne est due à deux types de comportements humains infructueux face à l'histoire. Le premier est la passivité face à la chute des idéaux:

la Democracia, el sistema total de la vida europea, como algo arqueológico, algo de inmensa belleza muerta, digno de ser contemplado, mas no de que por ello se luche, porque ya no tiene porvenir ( ZAMBRANO 1940: 33).

Le second est le cynisme et la résignation, tout aussi dangereux pour la vie humaine car ils impliquent la disparition du meilleur  (ZAMBRANO 1940: 33). Comment alors allier un combat au nom du salut «du meilleur» de la vie démocratique et ne pas succomber aux charmes de l'idéalisme ou céder à la simplicité du réalisme ingénu? L'intégrité de la personne humaine doit être soutenue par un style de vie où prévaut le «meilleur» en politique, ainsi que dans les affaires sociales et culturelles. Selon Zambrano, la démocratie occidentale et européenne apparaît comme le modèle qui devrait permettre le développement de l'intégrité des personnes.

En 1940, une républicaine espagnole ne pouvait éviter la question de savoir comment retrouver le fil démocratique perdu par tant de désastres. Elle nous propose l'alternative selon laquelle la rénovation de la démocratie européenne passe par l'île de Porto Rico:

Del ayer nos ha de venir la fuerza. Pero estamos en hoy. Y en él, dentro del momento presente, la isla de Puerto Rico ocupa una posición de extraordinario realce. Su destino se diría que es de "primer orden", y casi en sentido inverso de su extensión territorial. En el orden de la cultura, de los valores espirituales, esto de la extensión territorial no es obstáculo. Y es más; puede ser una condición favorable para ello. El destino de la islita nos parece que entra en una fase decisiva en que el hombre, su habitante, (esa criatura íntegra, intacta, como residuo de un mundo mejor,) se ve forzado a poner en juego todo su tesoro (ZAMBRANO 1940: 33-34).

L'enjeu est culturel, mais cela ne veut pas dire chez Zambrano que le «culturel» portoricain serait censé invalider l'universalisme de la dignité humaine. Si «toda universalidad ha sido a costa de ciertos olvidos en lo inmediato nacional»alors l'homme de Porto Rico est avant tout un homme (ZAMBRANO 1940: 35). Il n'y a pas de doute que dans cet essai Maria Zambrano défend la thèse de l'universalité de la dignité humaine au détriment des nationalismes politiques:

Y por mucha que sea la boga de los nacionalismos, nadie podrá disuadirnos de la nobleza de esta universalidad y aún de su mayor sentido práctico. Y esto es lo que el destino pide hoy al hombre de Puerto Rico, a la criatura humana que puebla esta isla y que hizo transformarse en esperanza nuestra doble nostalgia de un mundo mejor del mundo mejor perdido y del por hacer (ZAMBRANO 1940: 35).

Le projet politique et culturel que propose la philosophe espagnole pour les Amériques est l'unité de deux pensées. D'un côté, l’influence espagnole de l'Amérique est porteuse d'une culture occidentale centrée sur la création humaine, l 'objectivité de la pensée et l'amour, qui font que le monde soit «habitable» (ZAMBRANO 1940: 40), de l’autre, l'élan nord-américain permet de transformer la théorie en action.

De fait, la politique des années quarante, nous dit Zambrano, sacrifie la valeur de la personne; ce monde «está hecho por hombres libres y para hombres libres, por y para la persona humana. Ella es hoy la víctima, la sentenciada a muerte, la esclavizada y perseguida, la que pretende aniquilar»(ZAMBRANO 1940: 40). L'Europe a perdu ce principe de civilisation qu'elle cherchait, elle a oublié à ses dépends que la liberté de l'être humain est due à la dignité humaine1 et aux principes de la justice (ZAMBRANO 1940: 40). Cette défense des valeurs de la dignité de la personne humaine et de la justice pourrait représenter le point de rencontre entre les deux Amériques. Ces Amériques, si elles s'entendent, pourraient aider l'Europe à sortir de la crise fasciste. Elles devront admettre toutefois que les forces unies de la culture s'accomplissent par un effort héroïque (ZAMBRANO 1940: 42-45).

2. La cohabitation démocratique dans La reforma universitaria de Jaime Benitez.

Comme nous l’avons déjà dit, les réformes sociales et économiques de l’île de Porto Rico ont été soutenues par une réforme de l’éducation universitaire menée par Jaime Benitez. Le modèle de la démocratie et la valeur du respect dû à la personne sont les deux principes pédagogiques et politiques défendus par le président de l’Université de Porto Rico.

La question est donc de savoir ce qu'est devenu cet appel à la vie démocratique lancé lors de l'exil de Zambrano. Nous nous limiterons à analyser les effets locaux d’un tel appel zambranien. Ainsi, nous pensons que les thèses défendues dans La isla de Puerto Rico. Nostalgia y esperanza de un Mundo mejor ont joué un rôle important dans la vie intellectuelle locale car, d’une part, elles font partie d’un contexte socio-économique particulier, et, d’autre part, elles répondent à des problématiques philosophiques importantes à l’époque des réformes pédagogiques engagées par Benitez. De ce fait, nous soutenons la thèse que le discours prononcé par Jaime Benitez publié en 1943 sous le titre La reforma universitaria épouse la perspective personnaliste zambranienne. Il s'agit bien d'un discours de teneur pédagogique. Cela dit, nous pouvons considérer qu'un projet de réforme universitaire va plus loin qu'un ensemble de directives pour le personnel des universités et les étudiants. A la lecture du texte, il semble censé d'affirmer que ce projet de Jaime Benitez a une valeur politique de premier ordre. C'est ce que nous démontrerons à l'appui des analyses qui invitent à penser l'influence de Zambrano sur Benitez, même si ce dernier ne cite jamais la première dans son discours.

Tout d'abord, nous devrions nous demander si Jaime Benitez a effectivement lu ce texte de Maria Zambrano avant de rédiger son propre discours. Le seul élément que nous pouvons aujourd'hui avancer pour appuyer l’hypothèse de la lecture de Benitez nous est fourni par la dédicace de l'essai de la républicaine espagnole: elle est adressée à Jaime Benitez et à son épouse. Il y a donc fort à parier qu'en plus de leur relation amicale, Zambrano et Benitez ont échangé des idées politiques, et on peut imaginer que le texte de Zambrano a nourri bon nombre de débats intellectuels entre eux. La fin du discours du Président de l'Université de Porto Rico pourrait être la preuve de tels débats; il défend en effet les valeurs de la liberté et de la dignité humaine, tout en indiquant que la lutte pour la démocratie est le destin de l'île de Porto Rico:

Puerto Rico es una escasa tierra en soledad. Una tierra cargada de hombres sobre el mar. Hoy más que nunca isleños, cada uno de nosotros gana o pierde su particular destino a la medida de su nobleza frente al destino colectivo de dos millones de seres humanos […] Estamos peleando porque se logre la libertad del hombre, el respeto de su espíritu, el acatamiemto a su dignidad; porque se establezcan nuevas y más legítimas formas de convivencia […] Mientras defendamos el valor trascendente de la persona humana en el sitio que nos toqua, estamos peleando también (BENITEZ 1943: 14-15).

Les principes politiques que défend Jaime Benitez sont clairement affirmés dès le début du discours. L'universalisme de la dignité de la personne humaine qu'il développe ne peut pas réduire la promotion de la démocratie pour l’île seulement:

He dicho servir el hombre en Puerto Rico y no el hombre de Puerto Rico, para subrayar así desde el principio la esencial universalidad del ser humano y la esencial universalidad de nuestra trayectoria. Somos hombres en primera instancia y antes que nada. Luego somos españoles, franceses, ingleses, mejicanos, puertorriqueños. Frente al puertorriqueño no estamos ante el hombre de esta tierra tan sólo, sino, además y aún más importante, ante el hombre de todas las tierras, ante el hombre. Puerto Rico es, en última instancia, el sitio donde nos ha tocado a nosotros realizar en nuestras vidas la dignidad inherente a la naturaleza humana (BENITEZ 1943: 3).

Un tel discours en faveur de la dignité humaine est une pierre jetée dans le jardin des dictateurs. Sans tomber dans le catastrophisme, Benitez fait pourtant référence à ce «momento histórico de mayor crisis para el ser humano» (BENITEZ 1943: 3). L'analyse du fondement de cette crise humaniste reste la même que celle de Zambrano, car la déchéance du style de vie des démocraties européennes implique la perte de «la oportunidad de orientar nuestras vidas» (BENITEZ 1943: 4). La crise historique européenne est donc majoritairement une crise culturelle qui affecte le sens profond de l'existence de l'être humain. La démocratie et le style de vie qui l'accompagne représentent l'espoir en l'avenir:

Mi tesis es que el rescate del alma humana del laberinto del poder sólo tiene posibilidades de lograrse dentro del marco vital de la democracia. La democracia no es tan solo, ni principalmente, una forma de gobierno. Si fuera únicamente eso, sería una técnica en el proceso histórico del hombre sin ninguna importancia definitiva […] Pero la democracia, ciertamente en el sentido en que usamos esa palabra hoy, en el sentido de bandera y esperanza del porvenir, la democracia es antes que técnica política, un ideal de convivencia. Hasta la fecha lo que conocemos por democracias son sistemas de vida más o menos distantes del ideal en sí (BENITEZ 1943: 7).

L'espérance d'un monde «meilleur» passe chez Benitez par le retour de la justice et de ses valeurs. Après avoir dénoncé le manque de justice dont souffre l’île (BENITEZ 1943: 7-8), le Président de l'Université de Porto Rico nous propose de retrouver le sens de l'histoire et de l'accompagner d'une loyauté de principe. Ainsi, la personne humaine et la liberté sont-ils les deux piliers de la démocratie:

El hombre libre, el que respeta y perfecciona sus potencias de suerte que al usarlas, lo hace con arreglo al más alto ideal de naturaleza humana y lo hace voluntariamente. Ser hombre libre en este sentido no es poder hacer lo que se quiere, sino querer voluntariamente hacer lo que se debe […]. El ideal de cultura democrática es el ideal de la integridad humana (BENITEZ 1943: 11).

Conclusions

Notre analyse se doit de garder la prudence des hypothèses. Nous n'avons pas trouvé de documents certifiant l'influence de Maria Zambrano sur Jaime Benitez. Du moins les deux intellectuels se sont-ils lancés dans le débat démocratique qui a animé les années quarante, tant à Porto Rico que dans le reste du monde occidental. Le rapport entre l'isolement géographique des îles des Caraïbes et la solitude métaphysique des personnes humaines a permis d'annoncer le fondement d'une démocratie réelle: celle d'un style de vie et de valeurs qui, dans les circonstances des années quarante, mettent en perspective l'histoire même de l'humanité. En 1940, pour Zambrano, l'île de Porto Rico devient le lieu privilégié de cette utopie démocratique. La publication de l’essai zambranien de 1958, Persona y democracia, ne rend pas directement hommage aux années de réflexions personnalistes de l’île de Porto Rico. Cependant, le livre sera publié à San Juan de Puerto Rico, comme d’autres articles zambraniens publiés en accord avec le Département de l’Éducation portoricain. A vrai dire, les thèses de l’essai des années cinquante sont mieux définies, car elles se positionnent dans une réflexion historique, philosophique et anthropologique arrivée désormais à maturité. Après 1958, Zambrano ne publiera plus aucun essai dont les enjeux reposent sur les utopies démocratiques et la valeur de la personne humaine ; ce qui ne veut pas dire qu’elle abandonne la réflexion sur le thème de la personne, mais elle entreprend une autre voie, se dirigeant vers des œuvres «mystiques» où la solitude de la personne est d’une autre nature.

Bibliographie

J. BENITEZ, La reforma universitaria, Universidad de Rio Piedras, San Juan de Puerto Rico, 1943.
B. MUÑOZ, La « persona » en Persona y democracia de Maria Zambrano, Universidad de Malaga, Thèse doctorale, Malaga, 2001.
M. ZAMBRANO, La isla de Puerto Rico. Nostalgia y esperanza de un Mundo mejor, La Veronica, 1940.
M. ZAMBRANO, Persona y democracia, San Juan de Puerto Rico, 1954.





Notes

↑ 1ZAMBRANO 1940: 41. Zambrano indique que selon elle la dignité humaine en Occident est de source stoïcienne et chrétienne.

Pour citer cet article :

Brian MUNOZ, La personne et l' île de Porto: repenser les valeurs occidentales au temps des fascismes européens, Les Caraïbes: convergences et affinités, Publifarum, n. 10, pubblicato il 15/02/2009, consultato il 17/12/2017, url: http://publifarum.farum.it/ezine_articles.php?id=102

 

Dipartimento di Lingue e Culture Moderne - Università di Genova
Open Access Journal - ISSN électronique 1824-7482

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