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Deixis et convergences dans le roman antillais. Le cas de La Case du commandeur d’Edouard Glissant.

Emmanuel Augustin EBONGUE, Irène NGAMPOUA



Le terme de deixis vient du mot grec deiknumi qui signifie «montrer par geste», «indiquer par ostension». S’inscrivant dans un vaste champ de la linguistique de l’énonciation, il renvoie aux formes linguistiques, «vides», servant aux opérations de monstration, de désignation et d’ostension dans une situation de communication. KERBRAT-ORECCHIONI (1980: 36) définit les déictiques comme «les unités linguistiques dont le fonctionnement sémantico-référentiel (sélection à l’encodage, interprétation au décodage) implique une prise en considération de certains éléments constitutifs de la situation de communication». On distingue à cet effet, les déictiques personnels, les déictiques spatiaux et les déictiques temporels. La deixis «s’exerce alors sur les trois secteurs constitutifs de la situation d’énonciation : l’espace, le temps et les participants» (KLEIBER 1986: 5).

Notre principale préoccupation est de savoir: comment la deixis qui désigne a priori les formes dépourvues de sens, peut-elle être porteuse d’une sémanthèse notionnelle au point de mettre en évidence des interrelations entre la terre de déportation des Antillais et leur terre d’origine par le biais de l’expression des thèmes tels que l’évasion, l’exotisme et l’engagement? Dit encore autrement, nous montrerons qu’en exprimant les thèmes d’évasion, d’exotisme, voire d’engagement, la deixis est tournée ou orientée vers d’autres cieux. Mieux encore elle établit de par leur actualisation des interconnections avec le continent qui est le berceau de cette littérature, sa «niche écologique». Nous tenterons de montrer que l’usage de la deixis, loin d’être une entreprise naïve, participe d’un projet d’écriture, et est de nature à organiser une fuite d’«ici» pour aller vers «là-bas» ou «ailleurs» (évasion); à traduire une «prise de position» (engagement) de l’écrivain; enfin à évoquer un «ailleurs» ou un «là-bas» lointains (exotisme) qui n’est autre que l’Afrique. La question logique qui semble manifeste est celle de savoir si l’expression des affinités culturelles, sociales, géographiques, voire ethniques, etc. au moyen de l’écriture de la deixis n’aboutit pas à un discours antillais qui prône un retour aux sources (indigénisme?) dans La case du commandeur (désormais La case). En s’appuyant sur la démarche de Kleiber qui consiste à dégager les effets sémantico-référentiels des déictiques et de leurs expressions, nous définirons d’abord des concepts clés de notre étude, nous dégagerons les effets sémantico-référentiels qui déclinent les interrelations avec le continent africain, terre naturelle et culturelle des Antillais dans La case de Glissant. Ce qui nous permettra de montrer que la deixis et les thèmes d’évasion, d’exotisme et d’engagement constituent des formes romanesques qui caractérisent l’écriture d’Edouard Glissant.

1. Du cadrage théorique

1.1. De l’exotisme

Du latin exoticus et du grec exôtikos, le terme «exotisme» est lié à l’étranger, le préfixe «exo» signifiant «au-dehors». Il apparaît pour la première fois sous la plume de Rabelais dans son livre Quart livre. Il évoque par ce mot des «marchandises exotiques» qui viennent du dehors, de l’extérieur, de l’étranger. En clair, l’exotisme est assimilé à l’étranger, à tout ce qui n’est pas du pays de celui qui parle. La notion est aussitôt exportée en littérature. On parlera alors d’exotisme littéraire qui est «l’intégration, dans le monde des lettres, l’insolite géographique, ethnologique et culturel; il traduit le goût de l’écrivain pour les contrées qui lui apparaissent comme étrangères et étonnantes, féeriques ou légendaires, qui contrastent avec la sienne propre par le climat, la faune, la flore, les habitants (leur apparence physique, les costumes et les traditions» (JOST). Chez Edouard Glissant, l’exotisme pourrait donc être appréhendé comme l’a-perception d’un «là-bas» ou d’un «ailleurs» africain.

1.2. De l’évasion

L’évasion est l’action de s’évader, de s’échapper d’un lieu, d’un espace vers un autre jugé meilleur. Un prisonnier s’évadera de sa prison pour aller vers un endroit où il jouit de ses libertés. En littérature, la notion d’évasion est souvent associée à plusieurs sens. Pour le lecteur, la littérature romanesque a toujours plus ou moins une valeur d’évasion. L’évasion en littérature est également considérée comme un produit spécifique de divertissement. Un autre sens de l’évasion en littérature est celui «plus restreint, du récit de l’évasion d’une prison, d’un espace clos, l’évasion du personnage peut se situer à deux niveaux superposables et d’ailleurs souvent superposés à celui de l’évasion mentale, dans un contexte d’enfermement spatial, psychologique, ou social et plus généralement, de l’évasion d’une prison réelle» (OTT). L’évasion serait alors perçue comme le désir d’aller chercher les repères identitaires des Antillais dans un autre endroit qui représente le mieux leurs origines.

1.3. De l’engagement

La notion d’engagement semble quelque peu complexe. En effet, elle renvoie à deux conceptions, semble-t-il contradictoires de la littérature. L’une postule que la littérature doit être au service de l’homme, donc utile à ce dernier, et l’autre la réduit essentiellement à des fonctions artistiques. La première position est âprement défendue par Jean-Paul Sartre qui, présentant Les Temps Modernes, affirme que «puisque l'écrivain n'a aucun moyen de s'évader, nous voulons qu'il embrasse étroitement son époque» (SARTRE 1945: 4). Le chef de file de l’autre thèse est Théophile Gautier qui affirme pour sa part qu’«il n’y a de vraiment beau que ce qui ne sert à rien; tout ce qui est utile est laid, car c'est l'expression de quelque besoin, et ceux de l'homme sont ignobles et dégoûtants […]» (GAUTIER 1835). Quelle que soit la position prise, les deux conceptions obéissent à la littérature engagée. Nous retenons cependant la position de Sartre qui attribue une fonction utilitaire à la littérature. Autrement dit, dans un monde fait d’injustices et d’oppressions, l’écrivain doit poser les problèmes qui nuisent à l’épanouissement de l’Homme dans la société de peur d’être taxé de complice de ses malheurs.

Cet éclairage théorique nous permet alors d’étudier à travers l’examen des thèmes d’évasion, d’exotisme et d’engagement, le fonctionnement de la deixis dans La Case pour y percevoir une écriture intentionnelle, étant donné que cette deixis est tournée vers d’autres cieux et sert de revendication culturelle et identitaire d’un peuple en proie à une sévère crise multiforme.

2. Du fonctionnement de la deixis

Toute pratique langagière est, d’après Lafont, une pratique du réel par la conscience, car écrit-il: «la pratique du réel est du point de vue du sens une praxis : d’où le terme praxème» (LAFONT 1968: 183). Inscrivant le texte littéraire dans cette logique, nous essayerons de voir comment Glissant construit à travers l’évasion, l’exotisme et l’engagement des liens implicites ou explicites avec d’autres milieux qui rappellent son origine, celle des autres Antillais dans son roman La Case. Nous tenons à rappeler que notre étude s’appuie sur la méthode de Kleiber et non sur celle de Lafont qui porte plutôt sur l’approche praxématique. Nous tenterons à cet effet de dégager les thèmes concernés à partir des «symboles indexicaux» (KLEIBER 1986). Il est donc question ici de déceler les réseaux sémantico-référentiels qui trahissent divers visages d’Afrique.

2.1. Deixis et exotisme

Des thèses affirmées supra sur l’exotisme, l’on peut dire que l’exotisme est l’a-perception d’un ailleurs qui fait souvent naître des discours de nostalgie, de regret, etc. Chez Edouard Glissant, l’exotisme connaît son expression dans l’a-perception d’une Afrique qui est le berceau de ses origines. Car comme l’affirme NGAMPOUA (2007: 62), «l’imaginaire afro-antillais occupe et accorde une place prépondérante à l’Afrique noire dans le roman d’Edouard Glissant. A travers la deixis, se lisent deux univers qui sont mis en relief par les déictiques «ici», décevant, correspondant aux Antilles, et un «ailleurs» exaltant, représentant l’Afrique». Il y a donc diverses évocations d’un ailleurs africain qui décline l’exotisme. Il en va ainsi de l’extrait ci-dessous dans lequel le narrateur de Glissant présente le continent africain comme un îlot de paix, de bonheur, où les Noirs vivaient avec la nature dans une parfaite harmonie. Ce qui attire notre attention dans l’extrait qui va suivre, c’est le mot «Afrique» qui est en emploi déictique. La valeur déictique est matérialisée par la reprise anaphorique rendue possible par le symbole indexical «cet» (infini). Celui-ci montre bel et bien que l’objet indiqué (l’Afrique), même s’il est absent de la situation de communication, est bien présent dans l’esprit des participants à cette situation de communication. Le déictique «cet» donne l’impression que les participants ont dans leurs yeux l’objet indiqué, «Afrique, cet infini»:

[…] – l’Afrique –, cet infini qui vous portait à la limite de vos pas, ménageant partout des îlots tranquilles où les hommes et les bêtes voisinaient et s’aidaient comme le font à coup sûr les amas d’étoiles dans le firmament, et le paysage du pays-ci, où tout se répétait à toute allure dans un concentré tourbillonnement de tous les paysages possibles […]: qu’il perdit donc la voyance de ces deux paysages, la connaissance de leur écart : et qu’il ne sut jamais que ce pays d’aujourd’hui était aussi […] l’ouverture sur cet autre infini – l’Amérique –, sur un recommencement d’espaces dilatés (GLISSANT 1981: 142).

A travers cet extrait, l’on découvre l’a-perception que le romancier Glissant a de l’Afrique. Ce regard est repris dans le passage par le déictique «cet» (infini). L’Afrique est alors perçue comme un ailleurs où prédominent le bonheur et l’harmonie. Une atmosphère qui s’oppose à la terre de parachutage de Glissant et des Antillais, à laquelle réfèrent les embrayeurs «ce» (pays) et (pays) «-ci». L’embrayeur «-ci» renvoie simultanément aux pays suivants: Ayiti, Martinique, Guadeloupe, etc. Ces espaces qui symbolisent la déportation et la perte des repères identitaires des Antillais sont également repris dans l’extrait par les symboles indexicaux tels que «ce» (pays), «aujourd’hui». Sa référence s’oppose au pays d’avant, donc l’Afrique, que le romancier et les autres Noirs déportés aimeraient retrouver si l’on en croit à l’usage que le romancier donne aux symboles indexicaux.

L’évocation des noms propres de personnes originaires d’Afrique peut également faire partie d’une a-perception d’un ailleurs africain. Ces noms propres font partie des expressions en emploi déictique dans la mesure où ils réfèrent aux personnes lointaines du sujet parlant et existent bel et bien dans la pensée, dans la mémoire des actants de la communication. Il s’agit des présences in absentia qui, d’après Kleiber fonctionnent comme des expressions déictiques. De fait ces noms évoquent des personnages qui rappellent implicitement un univers lointain, une terre lointaine qui n’est autre que le continent africain. La présence d’un système nominal africain peut ainsi être interprétée comme trace d’exotisme africain. A titre d’illustration, nous avons relevé quelques exemples tels que Odono, Longoué, Lumumba, etc. qui rappellent ici les réminiscences d’un mot ancestral, africain, d’avant la traite négrière.

Il lui avait raconté que le conte d’Ozonzo était le déguisement d’une histoire plus ancienne. Ayiti n’était pas la terre première ; cette terre où, dit-il, tous les gens étaient Odono. Cinna Chimène demanda quelle terre, il répondit la Guinée le Congo. Cinna Chimène demanda quel Odono, il répondit que je ne sais pas (GLISSANT 1981: 81).

Le système nominal africain permet au romancier de renouer avec ses origines africaines. Il y a donc une tentative de se défaire des noms que les Blancs attribuaient aux Africains déportés pour éliminer en eux toute trace, toute origine, africaines. Suzanne Crosta est bien claire là-dessus lorsqu’elle affirme que les colonisateurs attribuaient des noms occidentaux aux Noirs déportés pour «supprimer non seulement l’identité africaine des esclaves noirs, mais encore leur existence propre» (CROSTA 1992: 245).

L’écrivain étant la voix des sans voix, il est donc évident que Glissant par l’intermédiaire de son narrateur recherche les origines de ces anciens esclaves noirs qui sont devenus pour des aléas historiques les Antillais. La recherche d’espace originel est souvent couplée par la quête des origines desdits peuples. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le narrateur qui parle au nom des Antillais en employant le déictique «nous», forme amplifiée du «je», s’informe sur l’origine du personnage d’Adoline. Toute information relative à l’Afrique pourrait être vue comme un modèle exotique. C’est ainsi que le narrateur de Glissant qui serait probablement Antillais recherche l’origine du personnage Adoline:

Ces passés rivés dans l’instant présent (et dont nous n’avions pas encore appris qu’ils pouvaient être de simples ou composés) confirmaient qu’il était inutile de chercher l’origine de cette femme sans nom; qu’il y avait des prédestinées apparues aux lisières de la nuit et qu’il fallait écouter sans fin pendant qu’elles vous expliquaient le maintenant avec les mots du jadis (GLISSANT 1981: 90).

Il arrive également que Glissant évoque l’Afrique à travers le phénomène rêve. En effet, le rêve dans La Case du commandeur met en filigrane un «ici» qui est la terre actuelle des Antillais et «là-bas», l’Afrique, considérée comme un ailleurs exotique. Le rêve, faut-il le rappeler, est toujours orienté vers un ailleurs africain. Ce qui lui donne une valeur ou un parfum exotiques. Le narrateur qui s’approprie souvent l’instance énonciative par l’emploi de «nous» référant à tous les Noirs déportés, rêve d’un pays ou d’une terre que regrette le personnage Pythagore. Aussi raconte-il:

Nous restons là béants accroupis ou debout appuyés contre la barricade du clos des mulets ou assis la tête dans la main gauche ou tout au long couchés sur la rambarde de terre à l’entrée du parc à taureaux, nous regardions vers Pythagore nous essayons de le voir ou au moins d’entendre le bruit de sa parole deviner quel pays au loin il s’abîme à découvrir ou à retrouver (GLISSANT 1981: 28).

Il apparaît donc évident que le romancier antillais Edouard Glissant procède à une véritable écriture de la deixis pour évoquer un lieu lointain qu’il aimerait avec les autres Antillais retrouver. On a ainsi vu comment différents déictiques et d’autres expressions en emploi déictique actualisés dans la diégèse glissantienne déclinent de façon intentionnelle un «ailleurs» africain qui se matérialise par la «projection de l’imagination du romancier hors des frontières de son pays pour produire un ensemble de représentations étranges et captivantes du continent noir, terre natale du peuple antillais» (NGAMPOUA 2007: 67). Il y a donc dans l’évocation nostalgique et de regret d’une terre lointaine, perdue, une certaine volonté de s’y rendre, d’aller «là-bas», la terre d’origine des Antillais. C’est ce qui explique que Glissant oriente parfois les déictiques et leurs expressions dans la logique d’évasion.

2.2. Deixis et évasion

Avant de cerner la thématique de l’évasion par le biais de la deixis, il est important de rappeler grosso modo ce à quoi elle réfère. L’évasion se réduit tout simplement à l’action de s’évader, de s’échapper d’un lieu jugé contraignant vers un lieu jugé meilleur. L’opposition des déictiques «ici» et «là-bas» ou «ailleurs» devient alors capitale. En effet, l’embrayeur «ici» qui réfère généralement aux terres d’exportation des Noirs amenés de force en Europe et en Amérique est de nature à inspirer chez ces derniers du dégoût, un mal-être, un malaise général dans la mesure où il symbolise un lieu d’enfermement qui marque une rupture avec la terre africaine ancestrale. L’écriture de la deixis fait ainsi découvrir un espace dysphorique (l’ici antillais) et un espace euphorique (l’ailleurs ou là-bas africain). Deux principaux types de déictiques trahissent souvent l’humeur des personnages d’Edouard Glissant. Il s’agit de la deixis personnelle et de la deixis spatiale. Les déictiques et les expressions en emploi déictique viennent souvent informer sur les rapports que les personnages de Glissant, représentant le peuple antillais, entretiennent avec leur «ici». Autrement dit d’après l’usage que le romancier fait d’eux, ils mettent en relief des rapports dysphoriques et euphoriques liés à leur «ici», à leur «maintenant» qui coïncide avec leur prise de conscience. L’euphorie et la dysphorie, faut-il le rappeler, relèvent de la thymie qui «est une disposition affective de base, une humeur. Tout individu, placé dans un environnement donné éprouve soit de l’attraction, soit de la répulsion» (MBALA ZE 2001: 161). Les extraits ci-dessous mettent en évidence certaines de ces humeurs générées par l’espace : l’attraction et la répulsion:

«C’est un Nègre rafistolé», disaient-ils, sans qu’un quelqu’un demande si cela signifiait un Nègre ramené (par une opération inconnue) de sa nègrerie, ou un Nègre recomposé à partir de tant d’éléments qui s’étaient jadis éparpillés sur l’océan avant d’être à nouveau soudés en un sur la terre d’ici (GLISSANT 1981: 53).

- C’est tout ainsi que d’Ayiti nous voici débarqués sur le sable d’ici. Parce que le poisson-chambre lâché en tas la femme le frère dans le cailloutis sur la côte d’ici (GLISSANT 1981: 66-67).

L’«ici» qui renvoie aux Antilles suscite un malaise, un mal-être dans la mesure où les esclaves noirs «stockés» dans les bateaux des négriers et éparpillés partout à travers le monde ont été parachutés dans ces terres. L’«ici» ne peut provoquer que de la répulsion, un sentiment d’étrangeté ; pire encore, les auteurs de leurs parachutages n’ont jamais tenu compte de leurs origines.

Les Noirs parachutés «ici» (les Antilles) manifestent donc le désir d’aller vers «là-bas» (l’Afrique), leur terre d’origine. Il y a donc dans le diptyque «ici» / «là-bas», une opposition d’espaces dont l’un, le premier, inspire de la répulsion et l’autre exerce une force attractive, l’«ici» étant à l’origine du désir d’évasion. L’extrait ci-dessous met ainsi en évidence un emploi des déictiques laissant apparaître cette force tendancielle vers un «ailleurs» ou un «là-bas» meilleurs, exaltants:

la course devant les chiens et pour finir cette longue nuit de soleils qui avait étendu au long ses années sa ravine, où ils avaient dérivé tous deux à travers leurs descendants ignorants, tous ou les quatre s’il se trouve […] en tout cas raflés là-bas dans le pays d’avant par les mêmes chasseurs qui ne faisaient ni distinguo ni préférence (GLISSANT 1981: 126).

Il arrive également que la deixis personnelle trahisse les humeurs des personnages de Glissant et de leurs rapports avec leur «terre seconde». Ceux-ci, qui sont très souvent dysphoriques, prennent généralement la forme d’euphorie lorsqu’il y a chez le narrateur et les personnages le désir d’aller «ailleurs», en Afrique. L’emploi des indices personnels déictiques fait alors voir une sorte de lyrisme personnel dévoilant les sentiments, les intentions, les fors intérieurs des personnages, voire du romancier. Nous avons ainsi pour preuve, Anatolie. En effet, le personnage Anatolie, en s’appropriant l’acte de la parole par l’emploi du déictique personnel «je», dit manifestement qu’il recherche une terre non seconde mais première; une terre qui ne lui est pas rapportée comme c’est le cas avec la terre d’ici. Dit encore autrement, Anatolie, qui représente par l’instance énonciative «je» l’ensemble antillais, voudrait retourner à sa terre naturelle, l’Afrique.

Je cherche une terre, une terre qui n’est pas rapportée : tel fut le sens des paroles d’Anatolie; à quoi Liberté répondit qu’aucune terre, jamais, n’est rapportée. Que la terre, quand elle colle à la terre, sent monter du fond le même balan de chaleur qui traverse toute la terre (GLISSANT 1981: 124).

Le désir d’évasion reste donc motivé par « un enfermement spatial, psychologique, ou social » (OTT) qui provoque ce que l’on pourrait appeler le spleen, lequel pousse la/les victime(s) à rechercher un espace jugé vivable. Voilà comment il faut comprendre le recours aux déictiques personnels («nous») et spatiaux («là-bas», «ici») dans le passage ci-après:

Nous étions pour lors transportés d’ouvrir au monde entier la part de terreau où nous poussions; la guerre finissant levait un ballon d’air, un désir fou de quitter tout et de voler là-bas: oubliant que le trou d’ici n’était pas comblé. Nous pensions avoir besoin d’oxygène, nous avions manque de terre (GLISSANT 1981: 171).

L’extrait ci-dessus met en évidence un manque de terre, un manque d’oxygène, qui, associés au sentiment d’étrangeté que suscite une terre d’ici, sont de nature à rendre plus susceptible le désir d’évasion qui ronge les Antillais; soutiennent une fuite vers un espace suffisant et comblé d’oxygène, qui n’est rien d’autre que l’Afrique de leurs ancêtres. Pour NGAMPOUA (2007: 75), «l’opposition «ici» et «ailleurs» met en évidence deux univers antithétiques dont l’un suscite de la répulsion (ici) et l’autre de l’attraction (ailleurs)». Cette opposition dans l’optique de Georges Kleiber, cumule les «versions fortes et faibles» de la deixis, qui font appel aux référents présents ou absents (mais tous présents dans la mémoire, l’imagination des participants) de la situation. OWONA NDOUGUESSA (1998: 78), parlant du roman afro-américain qui pose presque les mêmes problèmes identitaires que le roman antillais, fait ainsi remarquer que «l’espace romanesque est double avec d’un côté un espace d’exil qui abrite les personnages déportés par ici» et de l’autre l’espace originel par un «ailleurs» perçu dans les brumes de l’imagination».

L’expression des thèmes d’exotisme et d’évasion par la deixis dans La Case du commandeur pose en arrière plan les problèmes auxquels sont confrontés Edouard Glissant et ses compatriotes dont les ancêtres ont été déportés lors de la traite négrière. Ce qui fait que sa production romanesque devient une production littéraire qui s’assigne un rôle utilitaire, donc essentiellement engagée au sens sartrien du terme.

2.3. Deixis et engagement

Tout est engagement: exotisme et évasion, pourrait-on dire. En effet, les modèles exotiques et d’évasion évoqués par différents déictiques et leurs expressions participent d’une littérature engagée qui est une littérature plaçant l’Homme au centre de ses préoccupations et se proposant de dénoncer les maux et fléaux qui nuisent au développement de l’Homme et à son épanouissement dans la société. Pour cette conception de la littérature, l’Homme doit toujours être considéré comme fin jamais comme moyen. L’on note ainsi l’écriture de la deixis dans l’optique d’un engagement littéraire chez Edouard Glissant. A travers les embrayeurs personnels, spatiaux et temporels, l’on perçoit déjà dans l’extrait ci-dessous un discours condamnant l’éparpillement dont avaient été victimes les Noirs déportés comme d’esclaves.

Pythagore Celat claironnait tout un bruit à propos de «nous», sans qu’un quelconque devine ce que cela voulait dire. Nous qui ne devions peut-être jamais jamais former, final de compte, ce corps unique par quoi nous commencerions d’entrer dans notre empan de terre ou dans la mer violette alentour (aujourd’hui défunte d’oiseaux, criblée d’une mitraille de goudron) ou dans ces prolongements qui pour nous trament l’au-loin du monde; qui avions de si folles manières de paraître disséminés; qui roulions nos moi l’un contre l’autre sans jamais en venir à entabler dans cette ceinture d’îles […] (GLISSANT 1981: 15).

L’instance énonciative «nous» réfère ici à la société ou au peuple antillais dans son ensemble. Il en est de même du déictique «notre» qui renvoie à la même référence, le peuple antillais. Les deux embrayeurs sont repris par un autre embrayeur «moi» qui connaît un processus de substantivation faisant de lui un véritable substantif pluralisé par le déterminant déictique «nos» (moi). Il faut y voir une multitude de «je» renvoyant à un ou aux «je-antillais» qui avaient été éparpillés, disséminés à travers les quatre coins du monde. Edouard Glissant prend donc position et condamne fermement la traite négrière qui a ravalé le Noir au rang de bête de somme, d’animal destiné à la vente en vue de l’exécution des travaux forcés.

En dépit de cet éparpillement fatal contre lequel le romancier s’insurge, Glissant demeure optimiste et reste convaincu que la cohésion, l’unité et la solidarité, perdues seront retrouvées. Il a espoir que ces «moi», ces «je», disséminés, formeront un jour un «moi», un «je», unique.

Nous éprouvions pourtant que le tas de ce nous déborderait, qu’une énergie sans fond le limiterait, que les moi se noueraient comme des cordes, aussi mal amarrées que les dernières de fin de jour, quand le soleil tombe dans l’exténuement du corps, mais aussi des raides têtues que l’herbe-à-ver quand elle a passé par ta bouche (GLISSANT 1981: 15-16).

Le déictique «je» qui pourrait référer à la personne de l’auteur invite ainsi les Noirs parachutés de part et d’autre dans les Antilles à un rassemblement, afin de s’unir. La Dominique, Saint-Martin, la Martinique, la Jamaïque, etc. contenus dans le déictique «vous» sont sollicités par le romancier en vue d’une véritable unité; pour le romancier, tous les Noirs des Antilles doivent s’unir pour former un corps, «un moi» unique et non «des moi» éparpillés, disséminés, comme l’auraient voulu les Blancs esclavagistes. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre les propos ci-après:

Répondez, la Dominique. Je vous appelle à conférence. Nous ne connaissons pas les hauteurs sur la mer. On m’a pris yoles et gommiers, on m’a pris le chemin du soleil, ho répondez Jamaïque. Venez à la naissance et appelez dans la danse, Haïti ho Haïti (GLISSANT 1981: 215).

Il convient de signaler que le pronom personnel «on», qui fait rarement partie de la classe des déictiques parce que référant généralement aux participants et objets absents de la situation d’énonciation, est ici en emploi déictique. En emploi déictique, il peut être glosé par «nous» qui renvoie aux Antillais. A travers l’usage de «on», l’on perçoit l’inclusion du romancier Edouard Glissant, du narrateur et bien naturellement des personnages, qui représentent le peuple antillais dans le roman. Le recours au «je» permet ainsi au romancier d’inviter personnellement ses frères de race à rester unis ou plutôt à s’unir. Le changement de déictique «je» en «on» glosable par «nous», sert à évoquer des dommages causés à tous les Noirs: Martiniquais, Guadeloupéens, Haïtiens, etc.

Edouard Glissant fustige souvent sous un ton ironique la manière dont les esclaves noirs étaient choisis pour la vente. Ainsi avant tout achat, «ils» (mis pour les Blancs esclavagistes) procédaient à un choix méticuleux des Noirs. On avait ainsi d’un côté «les moi déchus», «les moi frelatés», qui avaient l’heureux hasard de ne pas être «ensouchés» «dans leur ailleurs», et de l’autre «les moi méritants», «les moi hermétiques», qui contre leur gré, étaient expédiés comme des marchandises de très peu de valeur vers «leur ailleurs», dans des conditions de vie inhumaines, voire infernales.

Et ils distinguent les colonnes de moi à leur commandement d’élus, tout de même qu’ils nous triaient jadis selon le dru de nos dents ou le grain de notre peau, décrétant là et notant les moi méritants, les moi déchus, les moi authentiques, les moi frelatés; décernant les arrestations au gré de leur fantaisie morose et insolente, avant de disparaître dans leur ailleurs probablement dévoyés vers un autre rivage à tourments où ils commenceront leur décompte amer (GLISSANT 1981: 29).

Il est évident que le Noir dans ces conditions était tout simplement réduit à un objet de valeur destiné à la vente. Comme toute marchandise destinée, elle est choisie au gré du client. Ainsi «nos dents», «notre peau», etc. étaient-ils des points sur lesquels s’appuyaient les négriers pour l’achat de tel ou tel esclave. C’est donc avec un esprit fait d’impuissance et de douleur que le «nous» se rappelle cette pratique on ne peut plus dire honteuse et déshonorante. Le «nous» qui réfère à tous les peuples antillais évoque un passé douloureux qui leur ôte leur essence humaine. Le personnage Ozonzo, témoin occulte de ces tristes événements, raconte les conditions dans lesquelles les Noirs, niés dans leur essence humaine, ravalés au rang de l’animalité, voyageaient:

Dans le boyau du poisson, tu ne peux pas lever, asseoir, marcher, tu es roulé dans le caca. Tu comptes la nuit, comme qui dirait sans respirer ni un de deux ni deux de deux cents millions. Donc il y avait deux frères pour un seul jardin. C’est la situation sans lendemain (GLISSANT 1981: 64).

Le rappel des conditions de transport des Noirs transformés en esclaves apparaît souvent lors de la narration des contes. L’usage du déictique «tu» qui renvoie au narrataire de Ozonzo participe du souci de romancier de témoigner sur les évènements qui ont bel et bien eu lieu. Le romancier s’assigne ainsi la tâche d’informer les peuples aux horizons bouchés; d’amener les Noirs à prendre conscience de l’histoire du monde. Il est visible qu’à travers les extraits de textes servant d’illustration à l’expression de l’engagement, que ce dernier est beaucoup pris en compte par la deixis personnelle. Le recours aux déictiques tels que «je», «nous», «on», etc. matérialisent une prise de position de Glissant par rapport à la pratique de la traite négrière. Il la condamne sans appel et dénonce ses effets néfastes à long terme. L’usage des symboles indexicaux personnels «tu» et «vous» et de l’impératif constitue une invitation que le romancier adresse à ses compatriotes et frères de race afin que ces derniers prennent conscience des dégâts culturels et identitaires. Il apparaît alors clair que la deixis est utilisée dans le roman de Glissant à des fins intentionnelles; elle est le véhicule, mieux encore, un moule à travers lequel il fait couler des modèles exotiques, d’évasion et d’engagement qui font découvrir des cieux africains sous leur diversité. La deixis participe donc de ce fait à l’écriture et à l’esthétique romanesques.

Il s’avère en fin de compte que la deixis telle qu’elle est utilisée dans le roman La Case d’Edouard Glissant obéit à usage intentionnel. La deixis et les thèmes d’évasion, d’exotisme et d’engagement constituent des formes poétiques romanesques dans la mesure où elles émanent d’«un choix fait par un auteur [GLISSANT] parmi tous les possibles (dans l’ordre de thématique, de la composition, du style, etc.) littéraires» (DUCROT, TODOROV 1972: 106). En tentant d’isoler quelques différentes expressions de l’exotisme, de l’évasion et de l’engagement, nous pouvons croire que celles-ci constituent l’unité de la quasi-totalité des auteurs aussi bien antillais qu’africains et de ce fait s’inscrivent dans les lieux communs. Car il arrive souvent aux écrivains, note GLISSANT (1987: 33), de «décrire, d’énoncer ou de méditer une idée que nous retrouvons dans un journal italien ou brésilien, sous une forme, produite dans un contexte différent par quelqu’un avec qui nous n’avons rien à voir». Sur le plan formel, l’écriture de Glissant apparaît singulière dans l’usage des déictiques et de leurs expressions. On a l’impression que le romancier fait le choix intentionnel de ces formes linguistiques pour faire couler sa vision du monde, laisser échapper son «cri poétique» (GLISSANT 1987: 36). Il y a donc l’unité entre la forme de l’expression et la thématique qui a favorisé la lecture de l’évasion, de l’exotisme et de l’engagement dans son roman La Case du commandeur. A l’issue de cette analyse, l’on réalise que l’expression des notions d’exotisme, d’engagement et d’évasion par la deixis dans La Case s’inscrit dans la logique indigéniste qui prône un retour aux sources ancestrales africaines. Dit encore autrement, on peut affirmer que l’écriture de la deixis qui prend en compte des thèmes d’évasion, d’exotisme et d’engagement sert aux intérêts de l’indigénisme littéraire, vaste projet en littérature né en Haïti.

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Pour citer cet article :

Emmanuel Augustin EBONGUE, Irène NGAMPOUA, Deixis et convergences dans le roman antillais. Le cas de La Case du commandeur d’Edouard Glissant. , Les Caraïbes: convergences et affinités, Publifarum, n. 10, pubblicato il 15/02/2009, consultato il 24/05/2017, url: http://publifarum.farum.it/ezine_articles.php?id=90

 

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