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Rire au fil d’un dictionnaire de langue : une expérience dans le Nouveau Petit Robert

Nadine Celotti



“ Il faut rire et pleurer, aimer, travailler, jouir et souffrir, enfin vibrer ” Flaubert1

“ Tenez, en y pensant, je me tords, je me tire-bouchonne, je vais crever de rire ! ” Larbaud2

Ce ne sont que quelques bribes du Nouveau Petit Robert3 autour de rire 4, dans toute sa microstructure en dehors de l’entrée même - ses informations historiques, ses définitions, ses exemples et citations, ses locutions, ses renvois et ses antonymes - pour témoigner que “si le peuple a besoin de rire[…] ”5 les dictionnaires aussi.
Et si Bergson6 à la question posée par lui-même “Que signifie rire ?” n’entend pas y répondre, car il ne vise pas à “enfermer la fantaisie comique dans une définition”, les lexicographes, au contraire, se doivent de l’enfermer pour accomplir leur tâche maîtresse. Comment saisir ce rire ? Le NPR7, à la première acception du verbe, l’inscrit dans une sorte d’exercice gymnique facial sonore traduisant l’état émotionnel de la gaieté.

Rire v. : “Exprimer la gaieté par l’expression du visage, par certains mouvements de la bouche et des muscles faciaux, accompagnés d’expirations saccadées plus ou moins bruyantes” (NPR).

Et le rire ?

Rire n. m. : Action de rire

Loin de la réponse de Dante à “[…] Et qu’est-ce que le rire, sinon un étincellement du plaisir de l’âme, c’est-à-dire une clarté apparaissante au dehors selon ce qui se passe au dedans? […]8” , le NPR semble prêter une attention particulière à la description de la manifestation extérieure, à l’instar des dictionnaires de langue française tout au long de leur histoire9. Mais quelle que soit la définition qui lui a été attribuée, rire s’est faufilé dans tous les espaces lexicographiques du NPR.

1. En suivant les informations historiques

Rire, verbe né vers la fin du XIème siècle, a participé au fil des siècles, à la création d’une petite famille étymologique :

riant, riante 1080; de rire
rire n. m. XIIIe; de 1. rire
rieur, rieuse 1460; de rire
ridicule – 1500 ; latin ridiculus, de ridere “ rire ”
(et d’origine incertaine) rigoler 1821; “ faire la fête ” fin XIIIe; o. i., p.-ê. crois. de rire avec a. fr. riole “ partie de plaisir ”

à l’affirmation d’une lexie simple :

esclaffer (s’) s’esclaffer de rire 1534, repris fin XIX ; provençal « esclafa », de « clafa» frapper bruyamment

à la formation d’une lexie complexe:

pince-sans-rire 1730; de je te pince sans rire (XVIe), jeu où l'on devait sans rire pincer qqn avec des doigts barbouillés

à l’obtention d’une onomatopée :

hi – hy 1480 ; onomat. du rire

2. En s’arrêtant sur les définitions

De par son rôle de mot-base, rire ou le rire va participer aux définitions morphosémantiques de sa famille comme :

riant : vx Qui rit, qui aime rire.
rieur : n. Personne qui rit, est en train de rire ; 2. adj. Qui aime à rire, à plaisanter.
ridicule : De nature à provoquer le rire, à exciter la moquerie, la dérision.

Rire ou le rire est appelé aussi à jouer un rôle définitoire, prévisible, pour les mots se référant au champ sémantique du rire comme :

Bouffon : 1 Anciennt. Personnage de théâtre dont le rôle était de faire rire ;
3 Littér. Celui qui amuse, fait rire par ses facéties.
Comique n. m. Le comique : le principe du rire, le genre comique ;
4 Qui provoque le rire.
Désopilant : Qui fait rire de bon cœur
Farce : 2 Par ext. (1870; “ bouffonnerie ” 1573) Acte destiné à se moquer, à faire rire aux dépens de qqn.
Grotesque : 1 Par ext. Qui prête à rire par l'excès, l'aspect caricatural
Hilarité : 2 Brusque accès de gaieté ; explosion de rires
Ineffable : 2 Fam. Qu'on ne peut évoquer sans rire
Inénarrable : 2 Dont on ne peut parler sans rire
Irrésistible : 3 Qui fait rire
Joyeux : 1 Qui aime à rire, à jouer, à manifester sa joie
Pitre : 2 Personne qui fait rire par ses facéties

Rire est là, sans surprise, dans les définitions pour les locutions qui le concernent, soit en présence du mot dans la locution comme :

Rire comme un bossu : rire à gorge déployé (à l’entrée “bossu”)
Rire à gorge déployée : rire aux éclats, d'un rire qui gonfle la gorge (à l’entrée “déployé”)
Rire, sourire en dessous, par en dessous, en dissimulant son rire, son sourire (à l’entrée “dessous”)
Rire jaune, d’un rire forcé, qui dissimule mal le dépit ou la gêne (à l’entrée “jaune”)
Se mailler de rire : se tordre de rire (à l’entrée mailler)

soit sans :

Amuser la galerie : faire rire l'assistance en concentrant l'attention sur soi (à l’entrée “amuser”)
Se tenir les côtes : rire très fort (à l’entrée “côte”)
Se fendre la pipe, la gueule, la pêche, la poire : rire aux éclats (à l’entrée “fendre”)
Rire est mobilisé, également, en tant que mot-maître, dans les définitions de ses équivalents, synonymes ou parasynonymes, dotés de marque d’usage, comme :
Bidonner (se) Fam. Rire beaucoup
Boyauter (se) Fam. Rire très fort, se tordre de rire
Gondoler (se) Fig. et fam. Se tordre de rire.
Marrer (se) Fam. S’amuser, rire
Poiler (se) Fam. Rire aux éclats
Rigoler Fam. 1 Rire, s’amuser

Le rire se voit interpellé, naturellement, dans les définitions métalinguistiques des onomatopées du rire :

Ah interj. 4 Sert à transcrire le rire. Ah ! ah ! Elle est bien bonne !
Ha interj. 3 Exprime le rire, surtout sous la forme redoublée ha, ha !
Hi interj. Onomatopée qui, répétée, figure le rire et, parfois, les pleurs.

Rire ou le rire va devoir assumer son rôle de trait spécifique pour les définitions des mots spécialisés, liés à l’aspect physiologique du rire :

Rictus n. m. : Didact. (Pathol.) Spasme des muscles dilatateurs de la bouche donnant l'aspect de rire forcé.
Risorius n. m. : Anat. Muscle superficiel des commissures des lèvres, contribuant à l'expression du rire.
Zigomatique Anat. Muscles zygomatiques, et subst. le grand, le petit zygomatique : muscles rubanés qui s'étendent obliquement de la pommette à la commissure des lèvres, qu'ils relèvent en se contractant (notamment dans le rire).

Et pour terminer dans ses fonctions définitoires, rire participe à des définitions par opposition :

Sérieusement Sans rire, sans plaisanter
Sérieux (choses) Qui ne peut prêter à rire ou être estimé sans conséquence, qui mérite considération.

3. En dépouillant les exemples et les citations

Rire ou le rire, au-delà d’illustrer quelques entrées appartenant au domaine du rire comme :

“ Elle aimait rire et s'amusait de petits riens ” R. Rolland (à l’entrée “amuser”)
Tu blagues, tu veux rire (à l’entrée “blaguer”)

est présent dans les exemples et dans les citations pour présenter des collocations comme :

Il rit d'un rire amer ” Hugo (à l’entrée “amer” NPR 2000)
Rire communicatif (à l’entrée “communicatif”)
Rire contagieux (à l’entrée “contagieux”)
Rire démoniaque (à l’entrée “démoniaque”)
Un rire franc (à l’entrée “franc”)
Un petit rire gloussant ” Duhamel (à l’entrée “gloussant”)
Rire gras (à l’entrée “gras”)
Un rire hennissant (à l’entrée “hennissant”)
Un rire méphistophélique (à l’entrée “méphistophélique”)
Rire moqueur (à l’entrée “ moqueur”)

Rire ou le rire se rencontre également dans des mots inattendus comme les mots grammaticaux :

à Passer du rire aux larmes, de vie à trépas.
ce C'est à mourir de rire
en Il vaut mieux en rire qu'en pleurer.
me Cela me fait rire.
ni “ Le rire n'empêche pas la haine et ni le sourire, l'amour ” A. Gide
peu “ Je ne puis m'empêcher de rire, malgré le peu d'envie que j'en ai ” Musset
quelqu’un, une, quelques-uns, unes
Quelques-uns des assistants se mirent à rire ” Michelet

et de nombreuses citations au hasard des rencontres comme :

attaque
Emma se mit à rire d'un rire strident, éclatant, continu : elle avait une attaque de nerfs ” Flaubert
bourdonnement
La foule, avec son bourdonnement monotone de rires et de prières” Loti
congestionner
son rire de bon vivant congestionnait ses pommettes ” Martin du Gard
devenir
Que deviendrais-je sans le rire ? Il me purge de mes dégoûts. Il m'aère ” Cocteau
propre
Pour ce que rire est le propre de l'homme” Rabelais
travers
Montrer les travers, les ridicules et les tares humaines, pour nous en faire rire ” Léautaud
unanime
un éclat de rire unanime, universel” Stendhal
viveur
Il avait l'étoffe d'un joyeux vivant et même d'un viveur, aimant la nourriture, le rire et les femmes” Aymé

Une place à part pour Bergson, référence obligée du rire, qui ne pourrait ne pas habiter dans les citations du NPR, même s’il est absent dans son entrée propre :

Si franc qu'on le suppose, le rire cache une arrière-pensée d'entente, de complicité” (à l’entrée “arrière-pensée”)
Le rire châtie certains défauts ” (à l’entrée “châtier”)
Le rire cache une arrière-pensée d'entente, je dirais presque de complicité ” (à l’entrée “complicité”)
Ces fous si étrangement raisonnables nous font rire en touchant les mêmes cordes en nous ” (à l’entrée “corde”)
C'est donc la raideur d'Alceste qui nous fait rire, quoique cette raideur soit ici honnêteté ” (à l’entrée “raideur”)
Toute mode est risible par quelque côté” (à l’entrée “risible”).
Le remède spécifique de la vanité est le rire ” (à l’entrée “spécifique”)

4. En repérant les locutions

Rire, se tordre comme une baleine (à l’entrée “baleine”)
Rire dans sa barbe (à l’entrée “barbe”)
Rire comme un bossu (à l’entrée “bossu”)
Rire sous cape (à l’entrée “cape”)
Rire à ventre déboutonné (à l’entrée “déboutonné”)
Rire à gorge déployée (à l’entrée “déployé”)
Rire, sourire en dessous, par en dessous (à l’entrée “dessous”)
Rire jaune (à l’entrée “jaune”)
Se mailler de rire (à l’entrée mailler)

5. En vagabondant dans les renvois et les antonymes

De divertir (se), à égayer (se), esclaffer (se), jouer, moquer (se), en passant par plaisanter, pouffer, pour arriver à sourire, un fil nous reconduit à l’entrée rire où d’autres renvois nous font repartir non seulement aux mêmes entrées de départ mais nous amènent à de nouvelles entrées comme “railler”, “réjouir” où le mot rire n’apparaît aucunement dans l’article comme pour confirmer l’existence d’une “non circularité” des dictionnaires. De même pour les antonymes, pleurer se voit attribuer deux antonymes “rire ; se réjouir de” et se retrouve, à son tour, comme contraire à rire mais pas à réjouir (se). Comme larme et pleur, les deux antonymes à l’entrée “rire” substantif, ne laissent pas rebondir rire à leur entrée respective. Un étrange silence sur rire dans l’article “gaieté”, alors que ce sentiment intérieur se révèle être le principal responsable des manifestations faciales et sonores qui traduisent le rire. Et regret personnel pour ne pas avoir rencontré le pleurire de Queneau.

Pour conclure, à dictionnaire fermé, si errer avec rire ou le rire sur tous les chemins lexicographiques du NPR ne porte pas, certes, à en faire pipi dans sa culotte10 il peut nous conduire, au moins, à un sourire : “mouvement léger de la bouche et des yeux, qui exprime l’amusement ou l’ironie”.



Notes

↑ 1 A l’entrée “ Vibrer ”. Les citations reportées seront toujours en italique avec les guillemets et les exemples en italique, comme dans le dictionnaire.

↑ 2 A l’entrée “Tire-bouchonner ou tirebouchonner”.

↑ 3 Le Nouveau Petit Robert, Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Paris, Le Robert, 2000, 2006. Désormais NPR. Quand la référence n’est présente que dans l’un des deux dictionnaires, on précisera respectivement par NPR 2000 et NPR 2006. La consultation a été faite en premier lieu sur le Cdrom (NPR 2000), qui grâce à ses fonctions multiples, facilite les recherches ponctuelles en zigzag, et guidée par les résultats obtenus, elle s’est ensuite basée sur le NPR 2006 pour reporter d’éventuelles modifications.

↑ 4 Rire dans sa forme verbale infinitive et dans sa forme substantivale.

↑ 5Citation de V. Hugo à l’entrée “ Rire ”.

↑ 6H. Bergson, Le rire, Paris, Quadrige/PUF, [1899], 1981, p. 1.

↑ 7Le NPR 2006, intitulé sur la couverture Le nouveau Petit Robert de la langue française 2007, présente une réorganisation sémantique de l’entrée “ rire ”. A l’intérieur du premier regroupement autour du verbe intransitif, il fait une nette distinction entre : A. Idée de gaieté avec 4 acceptions et B. Idée de moquerie pour « Rire de », enrichie d’une citation, alors que le NPR 2000 (jusqu’au NPR 2005) ne les distinguait pas en présentant « Rire de » à l’intérieur du même regroupement.

↑ 8Emprunté à une citation dans A. Rey, Dictionnaire culturel en langue française, Paris, Le Robert, 2005, à l’entrée “ Rire ”.

↑ 9Cf. P. Kottelat, “ Le rire et son improbable définition : étude diachronique et synchronique sur le rire en lexicographie ” dans ce même numéro.

↑ 10Loc. à l’entrée “ rire ”.

Pour citer cet article :

Nadine Celotti, Rire au fil d’un dictionnaire de langue : une expérience dans le Nouveau Petit Robert, Bouquets pour Hélène, Publifarum, n. 6, pubblicato il 05/02/2007, consultato il 21/10/2017, url: http://publifarum.farum.it/ezine_articles.php?id=4

 

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