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La métaphore : une remise en question de la définition lexicographique

Nadia BENELAZMIA



Introduction

Longtemps l’intérêt porté à l’étude de la métaphore s’est concentré sur deux aspects qui sont à la fois l’aspect rhétorique et l’aspect poétique. Ces deux aspects constituaient deux disciplines mortes depuis le 19ème S. A partir du 20ème siècle on assistera à un nouvel intérêt vis-à-vis de la métaphore ; couronné par les études de grands chercheurs appartenant à de nouvelles disciplines, à savoir la linguistique et le cognitivisme.

Si l’approche linguistique arpente les pas d’Aristote dans son étude de la métaphore ; l’approche cognitive est une remise en question de l’ancienne conception philosophique de la métaphore. Ainsi, d’un point de vue cognitif, la métaphore n’est plus un procédé de l’imagination poétique et de l’ornement rhétorique, elle est plutôt, une caractéristique du langage. Elle concerne la pensée et l’acte plutôt que les mots, d’où son aspect culturel. Ceci dit, la métaphore chez les cognitivistes est une remise en question de la définition lexicographique, qui se fait en terme de conditions nécessaires et suffisantes. C’est une définition qui se fait en terme prototypique. C’est une catégorisation non conventionnelle; dans la mesure où on introduit une classe dans une catégorie à laquelle elle n’appartient pas. Et chaque culture catégorise le monde métaphoriquement ; conformément à ses croyances et ses dogmes. Et ceci, procure à la métaphore un aspect existentiel.

Ceci dit, notre approche de la métaphore dans le dictionnaire arabe sera une approche cognitive. Nous allons voir de près, comment la culture arabe redéfinit métaphoriquement des expériences humaines comme la purification, l’exode et le mariage.

1. Métaphore et culture

Il apparaît que notre système conceptuel est structuré métaphoriquement i.e. qu’il est compris en termes d’autres concepts. La plupart de ces concepts sont liés à notre expérience physique directe comme : haut/bas, dedans/dehors, avant/arrière, chaud/froid, ou affective. Et ceci, nous donne des concepts différents des objets, des substances et des contenants… Cependant, ce qu’il faut retenir c’est que toute expérience, qu’elle soit physique ou affective, est tributaire d’une culture. Et chaque culture conçoit à sa façon, ou plutôt définit à sa façon l’espace, le temps, l’amour, le bonheur, etc. et cela se traduit par le langage métaphoriquement (Lakoff et Johnson, 1985, p. 65-66). Ainsi, si on dit en France :

- le temps est de l’argent

- En arabe on dit :الوقت من د هب (le temps est de l’or)

Dans les deux cultures, le temps est défini en terme de marchandise qui a de la valeur i. e. le temps c’est quelque chose de précieux qu’il faut préserver et sauvegarder.

Nous avons aussi le cas des métaphores d’orientation qui ne structurent pas un concept par le biais d’un autre ; mais qui organisent un système de concepts les uns par rapport aux autres. Ce type d’orientation métaphorique tel que haut/bas, dedans/dehors, devant/derrière, dessus/dessous trouvent leur fondement dans notre expérience culturelle et physique. Le choix et l’importance de ces fondements physiques et culturels peuvent varier d’une culture à une autre. En plus les fondements physiques et culturels de toute métaphore d’orientation sont inséparables ; dans la mesure où le choix du fondement physique dépend de la cohérence culturelle de la métaphore. Ainsi, par exemple, le haut en occident et dans le monde arabe, réfère à l’au-delà, à Dieu c’est à dire à tout ce qui est sublime et bon. Par contre « en bas » réfère à l’injustice, la terre, la bassesse. Cette interprétation est sous tendue par les croyances religieuses de la société à la fois occidentale et arabe. Cependant, parfois nos valeurs culturelles ne sont pas cohérentes avec notre système métaphorique ce qui donne lieu à une certaine incompatibilité dans le système métaphorique. A titre illustratif :

  • Le taux de criminalité s’élève ;
  • L’inflation monte ;

Le fait que l’inflation et la criminalité ne sont pas de bonnes choses, contredit le principe culturel qui prétend que tout ce qui est en haut est bon. Aussi, ce qui explique « cette contradiction » c’est qu’on ne peut pas parler d’une seule culture cohérente ; mais il y a dans chaque culture des subcultures qui coexistent et partagent les mêmes valeurs fondamentales ; sauf que chaque subculture donne la priorité à une valeur au détriment d’une autre valeur (Ibid, 18-33).

2. La métaphore : différentes approches

Par ailleurs, une étude diachronique de la métaphore nous permet de distinguer deux approches principales :

  • a-Une approche traditionnelle: cette approche traite la métaphore comme un phénomène purement linguistique et l’explique en terme d’anomalie, de comparaison et d’interaction. Et
  • b-Une approche cognitiviste: engendrée par l’avènement des sciences cognitives. Cette approche conçoit la métaphore comme un phénomène cognitif (cf. Lakoff et Johnson, 1985).

Dans la première approche, le principe d’anomalie est fondé sur l’impossibilité d’interpréter la phrase dans ce qu’elle affirme directement. Et cela suppose l’existence d’un substitutif auquel on fait recours pour la compréhension de la métaphore. Le principe de la comparaison qui est dû à Aristote, implique que les métaphores sont des comparaisons implicites. Elles sont rendues possibles grâce aux traits sémantiques communs entre les deux composants de la métaphore. Quant à l’approche cognitive, la métaphore n’est pas un phénomène linguistique mais cognitif. Ce qui fait que, son foyer n’est pas la langue, mais la pensée. Ainsi, d’après Lakoff et Johnson (1985 :16) « la métaphore n’est pas seulement affaire du langage ou question de mots. Ce sont au contraire les processus de pensée humaine qui sont en partie métaphoriques. C’est ce que nous voulons dire quand nous disons que le système conceptuel humain est structuré et défini métaphoriquement.».

Ce qui différencie l’approche traditionnelle de l’approche cognitive c’est que dans cette dernière la pensée de l’être humain est structurée métaphoriquement, et que la métaphore n’est que la réalisation de surface d’une structure conceptuelle qui la sous tend. Par contre, dans l’approche classique, la pensée intervient uniquement dans l’interprétation de la métaphore.

3. La métaphore dans le dictionnaire

Lakoff (Ibid, p. 125) fait le procès de tous les dictionnaires. Il les accuse de passer à côté de l’essentiel en se contentant uniquement de décrire le langage sans le comprendre. Les lexicographes ne font qu’introduire dans le dictionnaire des expressions métaphoriques telles que : « l’amour est un voyage » « la discussion est une guerre » sans expliquer comment les gens comprennent les concepts en terme de métaphore systématique. Le lexicographe fait référence uniquement à la norme et à l’usage. Ainsi, « aucun dictionnaire ni aucune autre théorie traditionnelle de la signification ne permet de dire que ces expressions sont des moyens normaux de parler de l’expérience de l’amour de notre culture » (Ibid, p. 126). En plus, les expressions métaphoriques n’apparaissent que comme sens secondaire dans la microstructure d’autres mots et non du mot principal. Ainsi, la phrase « l’amour est une folie » n’apparaît pas dans la microstructure de « amour » ; mais après la définition de « fou ». Et ceci amène Lakoff (Ibidem) à dire que les lexicographes ont des préoccupations différentes de celles des cognitivistes. Ce qui intéresse ceux-ci, ce ne sont pas les mots et les concepts individuels, mais les concepts en tant que systèmes entiers. Leur objectif est de comprendre comment l’on comprend et on définit une expérience en terme d’une autre expérience. Dans le dictionnaire, la définition d’un concept est donnée par le biais des éléments qui lui sont inhérents. Ainsi, pour définir « amour » on ne fera pas allusion à « folie » ni au « voyage » (dans l’amour est un voyage). Cependant, ce qui intéresse Lakoff (Ibidem) c’est comment l’homme s’est servi des concepts étrangers comme « voyage » et « folie » pour comprendre le concept d’ « amour ». Chose qui l’a poussé à inventer une autre conception de la définition, différente de celle qui se trouve dans le dictionnaire, pour comprendre les différentes expériences humaines.

3.1. La définition et la métaphore

Comprendre la métaphore en tant qu’expérience, exige un concept de définition différent du concept classique ; parce que le principal problème lié à la définition, chez les cognitivistes, consiste à déterminer tout d’abord ce qui est défini et ce qui joue le rôle du définissant. Et du moment que la métaphore nous permet de comprendre un domaine d’expérience en terme d’un autre, elle sera considérée comme un processus définitoire dont l’essentiel se situe en premier lieu dans les domaines fondamentaux d’expérience. A titre d’ exemple : l’amour, le temps, … qui sont définis en terme d’autres domaines d’expériences. Comme il y a la définition des sous concepts comme gérer le temps qui est une conséquence de la définition des concepts généraux en terme métaphorique.

En somme, Lakoff (Ibid, p. 128) appelle la définition qu’il propose la définition métaphorique. Elle a pour fonction l’éclaircissement des concepts qui ne sont pas bien définis. Elle se base sur deux concepts à savoir le défini et le définissant. Ce dernier correspond à une espèce naturelle d’expérience ex. les orientations physiques, les objets, les substances, la vision, les voyages, la guerre, la folie, etc. A noter que ces espèces « naturelles » d’expérience sont le produit de la nature humaine. Certaines d’entre elles sont universelles ; tandis que d’autres sont variables d’une culture à une autre. En plus, ces concepts possèdent suffisamment de structures internes qui les aident à définir les autres concepts (Ibidem).

3.2. La définition métaphorique : propriétés interactionnelles et catégorisation traditionnelle

En outre, l’approche cognitiviste de la définition dans le dictionnaire est différente de l’approche traditionnelle qui est dite objective. Celle-ci se fait en terme de conditions nécessaires et suffisantes (C.N.S.), de traits inhérents. Et d’après Lakoff (Ibid, p. 129), cette approche ne fournit qu’une compréhension partielle d’un terme tel que « l’Amour ». Ainsi, pour comprendre un terme comme « Amour » d’une façon globale, l’homme a métaphorisé ses expériences. Et c’est dans ce sens là qu’il dit (Ibidem) : « Nous ne comprenons que partiellement l’amour en termes de propriétés inhérentes. Notre compréhension globale de l’amour est métaphorique ».

Qu’en est il de la culture arabe? Comment celle-ci comprend une expérience telle que « l’Amour », à travers quels autres concepts? Et comment ceci se traduit dans le dictionnaire ?

4. La métaphore entre le modèle des C.N.S. et le modèle du prototype

Lakoff (Ibid, p. 132) refuse l’analyse essentialiste, dans laquelle un élément est membre ou n’est pas membre selon qu’il satisfait ou non les traits inhérents. Il propose une nouvelle catégorisation. Ainsi, d’après lui : « Cette analyse ensembliste ne correspond pas à la façon dont nous catégorisons les objets et les expériences » (Ibidem). La catégorisation, selon lui, doit servir de moyen pour comprendre le monde ; ce qui fait qu'elle doit faire cette tâche de manière simple. Autrement dit, il exige la souplesse dans la catégorisation. Il adopte la conception de catégorisation présentée par E. Roch en terme de prototype et en terme de ressemblance de famille. Dans cette catégorisation, un membre peut être plus ou moins membre s’il satisfait quelques critères. D’après Kleiber (1994 : 54) la métaphore « est une procédure de catégorisation non conventionnelle, dans la proclamation d’appartenance d’une occurrence à, ou d’inclusion d’une classe dans une catégorie à laquelle elle n’appartient normalement pas ». Ainsi, dans l’exemple :

- Cet homme est un lion;

Entre la catégorie de lion et la catégorie à laquelle appartient l’homme, il y a une grande distance sémantique, catégorielle et même logique. Et l’énoncé métaphorique ne relève pas uniquement de l’absurde mais aussi de l’impossible du moment que nous comparons l’incomparable. Cependant, afin de désambiguïser les énoncés métaphoriques, on recourt soit aux sèmes partagés entre le comparant et le comparé, soit au contexte « cognitivo-affectif » de l’individu. Dans l’exemple suivant que j’emprunte à Detienne (2004, p. 13).

- Le canari est un vrai spaghetti ;

Parmi les interprétations que nous pouvons lui procurer : il se peut que celui qui a produit l’énoncé métaphorique aime beaucoup « le spaghetti », devant le « canari », qu’il a trouvé aussi délicieux, il a pensé automatiquement à son plat favori . C’est ce que Detienne (Ibidem) a appelé « le contexte cognitivo-affective ». Peut être, quelqu’un d’autre dira autre chose et produira un énoncé métaphorique totalement différent : Ex.

Le canari est un vrai spaghetti ;

Non, je dirai plutôt une vraie banane;

On est toujours dans la même catégorie des inanimés ; mais on est passé de l’artificiel au naturel. Cependant, l’absurdité et l’impossibilité persistent toujours. Ce procédé, qui consiste à comparer l’incomparable dans l’énoncé métaphorique, est appelé par Gilbert Ryle (cité in Ricœur, 1975, p. 250) « Catégory mistake » i.e. la méprise catégoriale qui consiste à parler d’une chose dans les termes d’une autre chose qui peut lui ressembler, comme non.

En somme, afin de comprendre comment les hommes comprennent leurs expériences ; il faut une nouvelle conception de la définition différente de la conception traditionnelle. Si cette dernière se fait en terme de C.N.S. (conditions nécessaires et suffisantes) et en terme de catégorisation ; dans la théorie expérientielle de la définition, les concepts sont définis en terme de propriétés interactionnelles i.e. par des prototypes et des relations au prototype. Autrement dit, d’une manière souple non rigide. Quant à la métaphore elle est considérée comme un moyen pour mieux définir et pour changer le domaine d’application des différents concepts (Kleiber, Ibidem).

5. La métaphore dans la lexicographie arabe

A l’instar de toutes les cultures, la culture arabe conçoit le monde métaphoriquement. Le système conceptuel normal de la société arabe est structuré métaphoriquement. Autrement dit, la plupart des concepts avec lesquels nous manions notre vie quotidienne, sont définis et compris en termes d’autres concepts. Ainsi, des notions comme celle de l’espace, du temps et des expériences humaines comme la purification, la politique, l’amour, le mariage, etc. sont définis métaphoriquement. Et même la religion islamique ; afin de faciliter la compréhension à ses adeptes a usé de la métaphore. Des concepts métaphoriques, que le dictionnaire arabe de ces différentes tendances a rapporté fidèlement. Ainsi, dans le dictionnaire arabe, nous assistons à l’émergence d’un système global de concepts métaphoriques. Des concepts que les arabes musulmans et chrétiens utilisent souvent pour s’exprimer et pour penser. Ces concepts relèvent de tous les domaines.

5.1. Le système conceptuel arabe et la métaphore

a- La notion du bien et du mal et la purification dans la culture arabe

A travers un ensemble d’exemples signés et non signés dans le dictionnaire arabe ; nous assistons à la présence des métaphores de personnification et de concrétisation. Ainsi, des notions comme le bien et le mal sont définis en termes des objets concrets et des matières qu’on peut goûter, compter, mesurer, etc. A titre d’exemple :

صلب: ... شديد "هو صلب في موقفه"Dur : opinion dure

صلعم: ... كان دعيا ثقيل الروحIl avait l’âme lourde, … le prophète

: تكلم بكلام جارح قاسيDes paroles dures et blessantes

صلف: فراغ في قلب النخلةLe vide dans le cœur du palmier

صلع: ... ت الشجرة أو نحوها: سقطت رؤوس أغصانهاLes têtes des branches de l’arbre tombent

Dans ces deux derniers exemples, nous avons une personnification du palmier et de l’arbre. On a attribué des caractéristiques humaines, qui sont propres à l’homme, à des arbres. En outre, dans les autres exemples ; nous avons une concrétisation des notions abstraites, telle que l’âme, le bien et le mal. Ainsi, l’âme devient lourde, on lui a attribué des attributs propres à des objets et des matières qu’on peut mesurer. Le bien est aussi mesurable, on dit :

صلف: ... الشيء قل خيرهLe bien diminue

صلود: ... من النساء قليلة الخيرUne femme qui fait rarement du bien

Ainsi, comment des choses abstraites deviennent des objets nuisibles qui peuvent endommager à l’instar des paroles ?! Les paroles dans la langue arabe, ne sont pas uniquement tranchantes et blessantes ; mais aussi lourdes :

ثقل: ... وقوله عز وجل "إنا سنلقي عليك قولا ثقيلا" يعني الوحي

…des paroles lourdes...

Par ailleurs, la compréhension des paroles en terme métaphorique dans la culture arabe est due à ce que même le mal est défini métaphoriquement. Ainsi, dans une culture qui ne réduit pas l’homme à son existence corporelle les blessures peuvent être corporelles ou psychologiques. Et l’homme, tel qu’il est crée par Dieu est corps et âme. Nous allons assister à cette dichotomie même dans l’acte de purification : celle-ci va se procurer un sens métaphorique dans la religion islamique. Ceci dit, la purification n’est pas liée à l’eau et au corps ; mais elle devient un rituel lié à l’âme. Des cultes comme l’aumône, le jeune et le pèlerinage sont des rites de purification de l’âme. Ces concepts métaphoriques qui nous laissent déduire que la culture arabo-musulmane donne de l’importance à l’existence spirituelle de l’homme, comme à son existence corporelle.

b-La conception métaphorique du cœur dans la culture arabe
Parfois dans la culture arabo-musulmane, on n'est plus dans cette dichotomie du corps et de l’âme de l’existence humaine. Celle-ci devient tripartite dans des exemples comme :

مضغ: ... وفي الحديث: إن في ابن آدم مضغة إذا صلحت صلح الجسد كله، يعني القلب لأنه قطعة لحم من الجسد.

Le cœur : dans le corps du fils d’Adam un organe, s’il est sain tout son corps est sain, c’est le cœur …

Ainsi, il y a l’âme, le corps et le cœur. Et dans ces exemples on valorise le cœur sur les autres organes. Il y a une personnification du cœur. Mais pourquoi cet intérêt vis-à-vis de cet organe ? Pourquoi pas les yeux ou l’estomac ? La culture arabo-musulmane, à travers beaucoup de hadiths et des versets coraniques, a donné plus d’ampleur à cet organe parce qu’il est le siège des émotions et des sentiments du bien et du mal. Il représente l’être humain. Si l’homme se comporte bien c’est qu’il a un bon cœur et s’il se comporte mal c’est qu’il a un mauvais cœur. La définition de « bon » et de « mauvais » est métaphorique ; parce qu’il se peut que l’homme (ou la femme) possède un cœur malade ; mais cela ne l’empêche pas de faire le bien ; même si son cœur fonctionne mal. Ceci dit, les notions du bien et du mal ne sont pas liées au bon fonctionnement du cœur ; mais à sa pureté.

c-Le mariage dans la culture arabe

La société arabe au cours de son histoire a développé des concepts métaphoriques autour de toutes les expériences humaines à savoir l’amour, la politique le mariage, etc. Le dictionnaire en tant qu’un réservoir du patrimoine culturel des communautés linguistiques a embrassé chaleureusement ces métaphores. Une incubation qui confirme que la langue est indissociable de la culture. Ainsi, une expérience humaine comme le mariage dans la culture arabe est définie en terme d’appropriation :

ملك: ... الاملاك: التزويج. ويقال للرجل إذا تزوج: قد ملك فلان... وأملكه إياها حتى ملكها يملكها مُلكا ومَلكا ومِلكا: زوجه إياها...Le mariage :…s’approprier une femme : se marier avec une femme

(لسان العرب)

Une définition qui ne changera pas avec le temps. Dans le mesure où on assiste à la reprise de la même définition dans le dictionnaire du 20ème siècle :

ملك: ... المرأة: تزوجها S’approprier une femme : se marier

ملك تمليكا: ... ه امرأة: زوجه إياها... S’approprier une femme : se marier

(الرائد)

ملك: الشيء ملكا ... فلان امرأة: تزوجها S’approprier une femme : se marier

أملكه الشيء: جعله مِلكا له... وأملك فلانا المرأة: زوجة إياها... S’approprier une femme : se marier

(الوسيط)

Dans ces différentes entrées lexicales, la femme est conçue comme un objet que l’homme s’approprie par l’acte de mariage. Ces conceptions métaphoriques développées autour de la femme et par lesquelles la société comprend une expérience humaine telle que le mariage dans le monde arabo-musulmane et arabo-chrétienne est un fait culturel qui va en parallèle avec les images stéréotypées sur la femme dans la société arabe. Des images réductrices qui présentent la femme comme un objet de plaisir asservi à l’homme. Elle est une charge, un fardeau non productif. Une image qui condamne la femme à la maison aux tâches ménagères et à la production des enfants et c’est à l’homme d’assurer le côté financier de la maison. Cette division de tâches réduira la femme en une enterrée :

دفين: ... امرأة دفين مستورة ... Enterré :... une femme enterrée, cachée ou voilée

(الرائد)

Ceci dit, le mariage dans la société arabe est défini en terme d’appropriation. La femme dans cette expérience humaine est comme un objet que l’homme possède par l’acte de mariage. Elle est enterrée avant et après le mariage. Elle ne fait que changer de tombeau en se mariant.

d-L’exode dans la culture arabo-musulmane

L’exode qui est défini selon le modèle des conditions nécessaires et suffisantes comme un déplacement d’un lieu à un autre. Dans la culture religieuse musulmane, il est défini métaphoriquement. On est toujours dans un changement et un déplacement ; mais au lieu d’un déplacement corporel, nous avons un déplacement spirituel ; qui consiste à quitter le mal vers le bien, l’incrédulité vers la foi. Et ceci va en parallèle avec la représentation métaphorique de la religion dans l’islam. Celle-ci est conçue comme un chemin qui a un début et une fin :

الهدى: ضد الضلال... قل إن هدى الله هو الهدى، أي الصراط الذي دعا إليه هو طريق الحق ...Le chemin du salut

نهج: طريق نهج: بين واضح...... والمنهاج: الطريق الواضح... ... Chemin bien tracé

(اللسان)

ذهب: ... ذهب مذهب فلان: قصد قصده وطريقه. وذهب في الدين مذهبا...Partir : partir dans le chemin de la religion

المذهب: ... المعتقد الذي يذهب إليه.Doctrine : dogme vers lequel on se dirige

D’où la définition de l’exode comme un déplacement du chemin de Satan vers le chemin de Dieu. Une définition métaphorique de la pensée religieuse musulmane qui va contribuer à la cohérence culturelle de celle-ci.

En somme, dans la culture arabo- musulmane, nous définissons la foi en terme d’un espace qu’on parcourt. Il y a un début et une fin. La foi est un exode dans l’espace et dans le temps. Il peut déboucher vers le paradis ou l’enfer. Ceci va en parallèle avec les dogmes de la religion islamique qui conçoit la vie comme un passage qui mène vers l’au delà, la vie éternelle après la mort.

e- L’exode et la purification : un changement dans l’espace et dans le temps

Dans la notion de purification développée métaphoriquement dans la culture arabo-musulmane, il y a la notion du passage d’un état à un autre état par le biais de l’eau et métaphoriquement par le biais des cultes. Ainsi, on met toujours l’accent sur l’usage d’un moyen quelconque pour éliminer une impureté corporelle et spirituelle. Et ceci dans une culture religieuse qui s’intéresse en premier lieu à la perfection des mœurs :

خلق : ...... وقوله بعتث لا تمم مكارم الأخلاق Mœurs : …Dieu m’a envoyé pour parfaire les mœurs

Ainsi, la purification corporelle est importante ; mais insuffisante pour atteindre la foi :

التطهر: التنزه والكف عن الإثم وما لا يجمل ورجل طاهر الثيابأي منزه

La purification : …un homme propre c’est à dire saint qui ne commet pas de péchés …

المؤمن: ... وفي الحديث عن ابن عمر قال: أتى رجل رسول الله (ص) وقال من المهاجر؟ فقال من هجر السيئات،......l’immigrant :… c’est celui qui quitte les pêchés…

الزكاة: زكاة المال معروفة وهو تطهيره، ... L’aumône : c’est la purification de l’argent…..

Assurer les droits des pauvres, par l’acte de l’aumône est considéré comme un acte de purification. Et l’aumône est un droit des pauvres qui est considéré comme un droit de Dieu que les riches doivent donner aux pauvres. Ainsi, dans la culture arabo-musulmane, on conçoit que le changement, tout changement doit d’abord commencer par le changement de l’individu pour aboutir au changement de la société. Et que le changement doit passer par des étapes. Toutes ces étapes convergent vers la purification de l’âme. Etablir l’égalité et créer un équilibre entre les pauvres et les riches est un acte de purification qui passe par l’aumône. Atteindre la foi doit passer par l’exode du mal vers le bien et Aljihad (le changement de soi-même) et la purification de l’être. Ainsi, à l’instar de la purification, l’exode dans la culture arabo-musulmane est défini en terme de « changement ». Dans le sens premier de l’exode, il y a un changement de lieu et dans le sens métaphorique il y a un changement spirituel. Le passage d’un état d’incrédulité à un état de la foi.

En somme, la métaphore d’un point de vue cognitiviste, procure de nouvelles significations à ces trois expériences humaines à savoir la purification, l’exode et Alijhad. C’est une redéfinition. Dans ces trois expériences il y a un effort à fournir par le croyant pour atteindre ces objectifs. Ce sont des fins en soi-même. C’est un travail à faire sur soi-même et qui aura des répercussions sur la société. Un changement de l’individu pour aboutir au changement de la société. Le gain de ce travail qui consiste en une purification, un exode et Aljihad sera récolté par la société ; parce que la société c’est un ensemble d’individus et si la société est dépravée c’est que l’individu l’est aussi.

Conclusion

La métaphore dans la conception cognitiviste est une remise en question de la définition lexicographique. Et chaque culture redéfinit métaphoriquement ses expériences humaines. Ainsi, dans la culture arabe, chrétienne et musulmane, le mariage est conçu comme une appropriation. Et ceci va en parallèle avec la situation de la femme dans le monde arabe. Et même la culture religieuse islamique conçoit les pratiques religieuses métaphoriquement. Ainsi, l’aumône est conçue comme une purification, la religion est un espace que le croyant parcourt, etc. Et ceci confirme le point de vue cognitiviste qui affirme que le système conceptuel humain est structuré métaphoriquement.

Bibliographie

C. DETIENNE (2004) « Transdisciplinarité et métaphorologie » in http://www.info-metaphore.com
G. KLEIBER (1994) « Métaphore : Le problème de la déviance », in Langue Française, N°101, Paris, Larousse
G. KLEIBER (1990) La sémantique du prototype, Paris, P.U.F
G. LAKOFF et M. JOHNSON (1985) Les métaphores dans la vie quotidienne, Paris, Les éditions de Minuit
P. RICOEUR (1975) La métaphore vive,Paris, Seuil


Les dictionnaires :

Alwasit : Majmaa Allugha Alarabia (L’institut de la langue arabe)

Lissan Alarab : Ibn Mandour

Arraid : Jabran Messaoud


Pour citer cet article :

Nadia BENELAZMIA, La métaphore : une remise en question de la définition lexicographique, Autour de la définition, Publifarum, n. 11, pubblicato il 01/03/2010, consultato il 28/07/2017, url: http://publifarum.farum.it/ezine_articles.php?id=132

 

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Open Access Journal - ISSN électronique 1824-7482

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