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La définition comme procédé discursif satirique dans les «Lettres Persanes» de Montesquieu

Frédéric CALAS, Nathalie GARRIC



Notre réflexion s’inscrit dans le cadre de l’Analyse de discours de tradition française. Depuis une vingtaine d’années, l’analyse du discours littéraire connaît un développement notable qui ouvre de nouvelles perspectives sur le texte littéraire, tant du point de vue de sa conception que du point de vue des méthodes, des outils et des problématiques qu’il met en œuvre. Nous posons donc que les observables du texte littéraire, comme ceux de tout discours, deviennent tributaires de la relation constitutive que noue le texte avec une extériorité, envisagée à l’aide des notions de genres et de formations discursives. L’accès au sens discursif et au fonctionnement des catégories linguistiques suppose de prendre en compte les différents lieux d’exercice de la parole, tout particulièrement leurs finalités et leurs enjeux. Nous formulons l’hypothèse que les énoncés définitoires fréquents dans le corpus retenu, constitué des lettres échangées par les épistoliers persans, constituent une matérialité langagière du genre du roman épistolaire qui, en relation avec d’autres indices, permet d’accéder non seulement à une meilleure compréhension de la définition, mais également à l’élucidation d’un genre et des représentations socio-idéologiques d’une époque donnée – en l’occurrence la naissance du Siècle des Lumières.
La fiction des Lettres persanes engendre en outre un dispositif et une mise en scène énonciative spécifiques, auxquels participe la définition, ce qui conduit le lecteur à s’intéresser à la question de l’interculturalité et apparente explicitement le dire à une construction discursive résultant d’une négociation avec des expériences du réel, des catégories linguistiques et des opérations langagières propres à des lieux discursifs. Sous la feinte incapacité à nommer une réalité familière aux lecteurs français, et comme plongé à l’extérieur de la formation discursive qui le domine, l’énonciateur ne cesse de questionner le rapport des mots aux choses, lequel est indissociable du sujet, mais aussi l’essence même des choses, qui, dans les domaines religieux, politique ou social, lui semble totalement dysfonctionner. Ainsi, dans la rencontre d’un étranger, qu’il soit Inca,1 Indien, Persan, et d’un Français naissent des points d’incompatibilité issus de deux univers discursifs différents. Le statut d’étranger des explorateurs définit un lieu de parole en quelque sorte écartelé entre le connu et l’inconnu, le dénommable et l’indénommable, le nommable et l’innommable, autrement dit entre le dicible en langue et le dicible en discours en tant que lieu de contraintes matérielles, institutionnelles et idéologiques.

1. La définition en Analyse du discours

Définir la définition n’est pas aisé notamment en raison de la polysémie du terme définition lui-même, comme le souligne REY (1990). Nous ne rendrons pas compte ici de cette ambiguïté; l’objectif consistant à s’interroger sur l’occurrence forte de nombreux exemples de définitions, de certains types de structures définitoires, dans le cadre d’un genre discursif spécifique, le roman épistolaire.

1.1 Du médiateur scientifique au médiateur itinérant

En Analyse du discours, les travaux consacrés à la vulgarisation scientifique délimitent un champ de référence pour l’étude de la définition. La notion de reformulation (PEYTARD, JACOBI, PETROFF, 1984), en relation étroite avec celles de substituabilité et de paraphrase discursive, devient centrale: «Définition et reformulation se trouvent souvent en co-occurrence, servant de support l’une à l’autre, ou l’une amenant l’autre» (DUFOUR, 2007: 168).2
Ces notions interviennent dans des contextes fréquents dans notre corpus, puisqu’ils se caractérisent par l’actualisation de deux discours, l’un source, celui du scientifique, l’autre second, celui impliquant le grand public. Le vulgarisateur, ou médiateur, se situe à la rencontre de ces discours, où apparaît un dire caractérisé par des indices spécifiques qui marquent une activité de reformulation. Or, Rica et Usbek, nos deux explorateurs, en terre étrangère, découvrent un idiome et des univers discursifs distincts des leurs. Ils s’improvisent médiateurs et offrent à leurs lecteurs, dans une langue autre3 que celle de la découverte, des expériences qui peuvent se trouver sans correspondant linguistique dans leur communauté de parole, d’où le recours à la reformulation. Certains exemples témoignent de la difficulté à concilier un système linguistique avec une réalité extra-linguistique pour laquelle il n’a pas été conçu, c’est tout au moins ainsi que l’exprime l’énonciateur. Il souligne l’inadéquation dénominative, à l’aide de déterminants nominaux d’approximation (1, 2), ou l’indisponibilité dénominative à l’aide de relatives périphrastiques métalinguistiques dans lesquelles le reformulant ou definiens est réduit au démonstratif (3, 4).

(1) C'est, me répondit-il, un prédicateur, et, qui pis est, un directeur. Tel que vous le voyez, il en sait plus que les maris. Il connaît le faible des femmes; elles savent aussi qu'il a le sien. – Comment? dis-je. Il parle toujours de quelque chose qu'il appelle la grâce. - Non pas toujours, me répondit-il. (L. XLVIII)
(2) J’ai ouï parler d’une espèce de tribunal qu’on appelle l’Académie française. (L. LXXIII)
(3) On remarque en France que, dès qu'un homme entre dans une compagnie, il prend d'abord ce qu'on appellel'esprit du corps. Tu seras de même, et je ne crains pour toi que l'embarras des applaudissements. (L. LIV)
(4) Quelle relation ont-elles avec les vents, pour apaiser les tempêtes; avec la poudre à canon, pour en vaincre l'effort; avec ce que les médecins appellent l'humeur peccante et la cause morbifique des maladies, pour les guérir? (L. CXLIII)

1.2 Reformulation, définition et désignation

La reformulation désigne un processus discursif réalisé par des structures linguistiques au moyen desquelles l’énonciateur revisite le sens d’une dénomination et en propose une reconstruction sous la forme d’une opération de nomination. Selon la Praxématique (DETRIE, SIBLOT, VERINE, 2001), les notions de dénomination et de nomination relèvent de l’activité langagière de catégorisation du réel. La première identifie une unité disponible en langue pour désigner conventionnellement une entité du monde. Elle résulte de la nomination, acte discursif dynamique d’attribution d’un nom à une chose selon des mécanismes d’ajustement du sens, dans une situation énonciative donnée. Kleiber distingue dénomination et désignation: la première implique un acte préalable établissant entre une expression linguistique et un élément du réel une relation durable associée à une présupposition existentielle, la seconde repose sur une relation non conventionnelle «momentanée, transitoire et contingente» (KLEIBER, 2001: 25).
Mortureux (1993) précise ces mécanismes de reformulation en termes de relations paradigmatiques pour un terme donné. Elle distingue, d’une part le paradigme définitionnel réalisé à l’aide de gloses ou de paraphrases qui se fondent sur l’organisation hiérarchique du lexique, d’autre part le paradigme désignationnel qui s’articule à des syntagmes substitutifs en relation de co-référentialité. Chacun peut trouver des manifestations plus ou moins explicites, réparties sur un continuum, ou un «dégradé», qui va d’indices métalinguistiques particulièrement notables jusqu’à des indices mondains très discrets. Les deux types de paradigmes s’intègrent parfois l’un à l’autre dans un espace textuel restreint:

(5) Le Pape est le chef des chrétiens. C’est une vieille idole qu’on encense par habitude. Il était autrefois redoutable aux princes même […] (L.XXIII).

Le premier énoncé introduit, à l’aide du verbe copule, une paraphrase définitionnelle alors que l’anaphore démonstrative établit une relation d’équivalence référentielle entre les syntagmes «le Pape» et «une vieille idole qu’on encense par habitude» qui construit un paradigme désignationnel dévoilant progressivement, par une nouvelle prédication non métalinguistique, une certaine représentation du Pape. Ce syntagme n’entretient pas de relations lexicales, telles qu’elles seraient enregistrées dans le lexique, mais une relation discursive sur laquelle nous reviendrons.

1.3 Structures linguistiques des énoncés définitoires

Rebeyrolle et Tanguy (2000) proposent une synthèse des différentes structures linguistiques de l’énoncé définitoire, selon le type de texte dans lequel il s’insère. Le terme à définir est noté «Sna» et «A» pour tout syntagme non nominal et la séquence qui sert à définir est notée «SNx – X» ou «B – X».

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Mortureux (1993) précise cet inventaire en signalant le rôle fondamental de la coordination par «ou», de la juxtaposition et des mécanismes de diaphore dans l’identification de la reformulation. La diaphore est entendue comme terme générique associant l’anaphore et la cataphore, elle est établie par des marqueurs syntaxiques mais également lexicaux.

2 Occurrences définitionnelles: dénommer et définir

Les Lettres persanes présentent certaines constructions qui convoquent de manière quasi évidente la définition. Ces structures reposent sur les marqueurs «appeler» ou «nommer», construits soit avec un SN complément d’objet direct et/ou un attribut de l’objet, soit pour le seul verbe «appeler» dans le cadre d’une construction pronominale. Elles opèrent à l’aide des schémas du type «X appelle Y Z» ou «X s’appelle Y», «X nomme Y Z». Les constructions en «appeler» sont les plus fréquentes parfois associées à un nom propre.

(6) Quoique les Français parlent beaucoup, il y a cependant parmi eux une espèce de dervis taciturnes qu'on appelle chartreux. On dit qu'ils se coupent la langue en entrant dans le couvent, et on souhaiterait fort que tous les autres dervis se retranchassent de même tout ce que leur profession leur rend inutile. (L LXXXII)

(8) Tout le peuple s'assemble sur la fin de l'après-dînée, et va jouer une espèce de scène que j'ai entendu appeler comédie. Le grand mouvement est sur une estrade, qu'on nomme le théâtre. Aux deux côtés, on voit, dans de petits réduits qu'on nomme loges, des hommes et des femmes qui jouent ensemble des scènes muettes, à peu près comme celles qui sont en usage en notre Perse. (L. XXVIII)

(9) Ce magicien s’appelle le Pape (L. XXIII)

(10) Mais, quand je désapprouve l'usage de cette liqueur qui fait perdre la raison, je ne condamne pas de même ces boissons qui l'égaient. C'est la sagesse des Orientaux de chercher des remèdes contre la tristesse avec autant de soin que contre les maladies les plus dangereuses. Lorsqu'il arrive quelque malheur à un Européen, il n'a d'autre ressource que la lecture d'un philosophe qu'on appelle Sénèque; mais les Asiatiques, plus sensés qu'eux, et meilleurs physiciens en cela, prennent des breuvages capables de rendre l'homme gai et de charmer le souvenir de ses peines. (L. XXXIII)

Les verbes «appeler» et «nommer» constituent des indices métalinguistiques explicites pour l’identification d’énoncés définitoires qui reposent sur une relation de dénomination. Le terme défini apparaît non comme le thème de l’énoncé, comme dans les énoncés définitoires de désignation ou de classification, mais comme son prédicat. Le mouvement de pensée qui s’impose consiste à progresser des choses vers les signes, et du connu vers l’inconnu.

2.2 Définition naturelle et définition conventionnelle

À la suite de MARTIN (1990) et RIEGEL (1990), on se demandera si les énoncés définitoires traités relèvent de la définition naturelle, énoncé définitoire ordinaire qui effectue un acte de définition indirect, ou de la définition stipulatoire qui est, elle, un acte direct de définition. Dans les deux cas, l’interprétation définitoire repose sur la réflexivité langagière activée par un lexique métalinguistique ou par un scénario définitoire qui déclenche le fonctionnement autonymique de certains signes. Le classement proposé par REBEYROLLE et TANGUY (2000) intègre la relation dénominative à l’acte direct de définition. En effet, les verbes récurrents dans notre corpus, «appeler» et «nommer», semblent suffisants pour marquer le caractère conventionnel de l’acte langagier que l’italique figure déjà. Toutefois, à la suite de MARTIN (1990: 86), les énoncés des Persans semblent pouvoir également être compris comme des définitions naturelles: une définition «des mots du langage ordinaire, c’est-à-dire une définition d’objets naturels. En ce sens, la définition naturelle s’oppose à la définition d’artefacts langagiers, c’est-à-dire de mots conventionnellement définis – que ce soit a priori ou a posteriori». La structure définitoire inversée plaide en faveur de cette interprétation puisqu’elle introduit un emploi en usage du definiens, qui à l’issue de l’occurrence du verbe métalinguistique, se double d’un emploi en mention.
Les définitions des explorateurs ont en outre un caractère spontané et visent à cerner, avec plus ou moins de précision, le contenu naturel des mots et des caractéristiques de la chose examinée. Selon MARTIN (1990: 87), ce type de définition relève de ce que les linguistes, à la suite de CULIOLI (voir notamment CULIOLI et NORMAND, 2005), appellent l’activité épilinguistique. Le vif étonnement des Persans est bien à l’origine de ces activités de glose ou de définition naturelle des choses qu’ils rencontrent et qui frappent leurs esprits. Cette spontanéité se trouve retranscrite grâce à la mention de l’étonnement, qui pourrait correspondre à quelque chose de «climatique», et au recours à des périphrases, qui pourrait apparaître comme quelque chose de terminologique, avec une association constamment récurrente de ces deux composantes. La définition est en ce sens naturelle, car elle émane des Persans, qui éprouvent la nécessité de gloser ou de circonscrire pour leurs destinataires ce qu’ils ont observé.
On posera l’hypothèse que les séquences examinées s’apparentent à la modalisation autonymique et participent à la fois de la définition naturelle et de la définition conventionnelle. Elles sont en effet centrées sur un nœud métalinguistique établissant une glose de X par Y, et elles construisent également des énoncés d’équivalence référentielle.

L’une des spécificités de la démarche de Montesquieu réside dans le fait que les définitions des étrangers sont à mi-chemin entre des «illocutions assertives» (SEARLE, 1982: 52) – puisqu’il s’agit le plus souvent de décrire un usage linguistique réel, préexistant à la définition, et des «définitions stipulatoires», qui réalisent un acte commissif, puisque l’énonciateur (Rica ou Usbek), s’adressant à ses compatriotes, assigne un mot et un sens arbitraires à un terme existant, et invite le destinataire à en faire autant.

2.3 Autres occurrences définitionnelles: nommer et définir

L’activité définitoire ne semble pourtant pas se limiter aux exemples relevés. La présence de nombreux paradigmes désignationnels diaphoriques et incluant fréquemment le verbe «être» méritent un intérêt particulier. L’analyse de l’exemple 5, ainsi que la notion de définition indirecte, invitent en effet à compléter nos observations.
Il importe de savoir que les différents modes de reformulation sont en cooccurrence dans les mêmes discours, entremêlant des reformulations, dont certaines actualisent des relations inscrites dans le lexique, tandis que d’autres énoncent des propriétés, ressemblances, différences, aspects divers, non répertoriés par les dictionnaires. (MORTUREUX, 1993: 10). Envisageons un nouvel extrait:

(11) Je te parlerai dans cette lettre d'une certaine nation qu'on appelle les nouvellistes, qui s'assemble dans un jardin magnifique, où leur oisiveté est toujours occupée. Ils sont très inutiles à l'État, et leurs discours de cinquante ans n'ont pas un effet différent de celui qu'aurait pu produire un silence aussi long. Cependant ils se croient considérables, parce qu'ils s'entretiennent de projets magnifiques et traitent de grands intérêts. (L. CXXX)

Nous reconnaissons successivement, selon un schéma récurrent dans le roman, une définition dénominative «une certaine nation qu’on appelle les nouvellistes». Puis «les nouvellistes», par une anaphore qui établit une co-référentialité avec «ils», occurrent à deux reprises, entre dans des structures attributives qualifiantes, «sont très utiles à l’État, et leur discours de cinquante ans […]», «se croient considérables parce qu’ils […]», qui participent à la conceptualisation de l’objet nommé du fait du contexte métalinguistique ouvert par «appeler».
Dans tout fait de réflexivité autonymique, il y a un signe qui s’impose comme objet, propulsé sur le devant de la scène comme “personnage” auquel le dire fait référence, sortant par là de son rôle de rouage ordinaire de la machinerie du dire, voué à l’effacement dans l’accomplissement de sa fonction ordinaire de médiation (AUTHIER-REVUZ, 2003: 71).
Cette échappée de l’usage proprement référentiel engendre une définition indirecte qui succède aux verbes métalinguistiques. Une fois la dénomination rappelée, c’est un autre processus de nomination qui se révèle en tant qu’activité de réglage et de construction du sens. Il poursuit le travail de restriction de la signifiance en explicitant certaines propriétés du réel nommé pour limiter l’infinité des interprétations. L’activité définitoire relève donc de deux visées, une reformulation métalinguistique qui rompt avec une convention dénominative, et des prédications mondaines qui procèdent à une recatégorisation du réel désigné.

3 La définition comme activité dynamique

La définition, dans le cadre théorique sélectionné et traitée en termes de reformulation, est une opération discursive qui contribue au processus de construction du sens. Processus requalifié par les Praxématiciens de «processus de production du sens», «le terme de production manifestant le choix épistémologique d’une prise en compte des pôles énonciatifs, de la situation concrète de communication, et de l’intentionnalité du sujet parlant» (DETRIE, SIBLOT, VERINE, 2001: 278). Maingueneau, analysant le rôle de la paraphrase, souligne également qu’elle «intervient […] à un moment défini d’une argumentation, dans une mise en scène énonciative et une archive particulières, elle entre dans un réseau d’autres formules revendiquées ou rejetées […]: en clair elle est un fait discursif, avec tout ce que cela implique» (1991: 148). L’étude de la définition comme fait discursif nécessite donc la prise en compte de différents paramètres que nous aborderons dans ce qui suit afin de déterminer comment les énoncés définitoires relevés participent, dans le contexte des Lettres persanes, à certains effets propres au caractère satirique de l’œuvre.

3.1 Dialogisation de l’activité définitoire

L’activité définitoire identifiée est élaborée par une organisation énonciative complexe caractérisée par l’enchâssement de deux plans énonciatifs. Nous identifions un plan embrayé marqué par des indices de la première personne et par des formes de la modalité élocutive, tels que les modalités épistémique et déontique par exemple. Cette scène révèle un énonciateur impliqué, qui prend en charge le dire et se positionne explicitement vis-à-vis du contenu et, en particulier, vis-à-vis de la parole mise en scène par l’autre plan énonciatif. En effet, un nouvel énonciateur apparaît, il s’apparente à une instance spécifique, exprimée par des indices tels que le pronom indéfini «on», le pronom personnel «il», ou encore le pronom «se» occurrent dans des structures pronominales de sens passif. Ces formes, associées aux périphrases définitoires, illustrent la notion bakhtinienne de dialogisme interdiscursif:4 elles introduisent une voix particulière, une voix censoriale qui stipule la dénomination en usage. L’occurrence des prédicats de perception «j’ai ouï dire» et «j’ai entendu appeler», ou encore celle de verbes du dire «on dit que les héritiers s’accommodent mieux des médecins que des confesseurs» (LLVII) confirme l’identification des énonciateurs décrits, l’un s’exprimant par le pronom «je», l’autre impliqué par les prédicats verbaux eux-mêmes. Les marqueurs relevés concourent à gommer la présence subjective afin de produire un dire absolu qui édicte la norme linguistique. Usbek et Rica, par cette délégation de voix, reconnaissent l’existence d’une inéluctable part de stabilité dans les unités lexicales, celle-ci étant en quelque sorte décrétée par une instance particulière propre à une formation discursive spécifique, incarnée par la langue, renvoyant à des préconstruits ou à des représentations culturelles et dotée d’une certaine force institutionnelle. Mais, le schéma énonciatif décrit et l’activité de nomination constituent simultanément une dérobade à cette conception structurale immanentiste.
Dans le miroir de la fiction, le dire devient une réflexion sur la société occidentale, une tentative de (re)définition d’une individualité occidentale, proprement française, pour l’instauration de laquelle les Persans ne jouent alors qu’un rôle de faire-valoir: les Lettres persanes, par le recours à la forme épistolaire, reposent sur une constellation discursive du type du dialogue inter-culturel et surtout idéologique, où le même se dit autrement dans le miroir de l’autre.

3.2 La définition comme questionnement ontologique

Dans l’entreprise de glose par le moyen d’outils métalinguistiques, deux formations discursives, désignées comme hétérogènes, sont construites et mises en relation: celle qui est connue et celle qui ne l’est pas, laquelle se trouve, ironiquement, mise en position autonymique par la séquence et pointée du doigt. L'identité dénominative est mise en question, car le mot pour désigner la chose semble en décalage avec celle-ci. Le «propre» des mots, en tant qu’unités de langue, est pris en défaut. Les Persans nous invitent à réfléchir sur l'absence de pertinence et d'adéquation entre les mots et les choses, entre les catégorisations linguistiques et les représentations du monde réel. L’opération de nomination vise à montrer la perte d’opérationnalité de la définition qui se dégrade dans des périphrases qui tendent de plus en plus vers l'indéfini, «un certain je ne sais quoi, une espèce de, ce que».5
Elles proposent une série d'équivalents, qui, tout en n'exprimant pas l'essence de la chose, entretiennent avec elle une relation indirectement réciproque.

(12) De cette passion générale que la nation française a pour la gloire, il s'est formé dans l'esprit des particuliers un certain je ne sais quoi, qu'on appelle point d'honneur. C'est proprement le caractère de chaque profession; mais il est plus marqué chez les gens de guerre, et c'est le point d'honneur par excellence. Il me serait bien difficile de te faire sentir ce que c'est: car nous n'en avons point précisément d'idée. (L. XC)

Par leur disponibilité référentielle, les séquences neutres6 se font le relais d’une exploration verbale et ontologique, où les signes font sens dans l’instabilité du rapport qu’ils entretiennent entre eux et avec la référence assumée par des énonciateurs spécifiques. L’enjeu discursif serait un mot capable d’accueillir une référence variable, donc capable de remettre en question une réalité sclérosée, abusive ou dangereuse, dans le mot comme dans la chose. Ces glissements métonymiques, qui émaillent le discours, sont fondés sur la ductilité référentielle des pantonymes ou des neutres: là s’ouvre un espace de figuration de l’autre, de la différence souhaitée ou fantasmée par Montesquieu, celle où les institutions politiques seraient conformes à un idéal de justice, d’équité et de bon fonctionnement, sorte d’âge d’or des institutions et de leur appellation7 – idéal dont la société française et ses institutions se voient dépossédées par le dialogisme de la nomination.
Cette difficulté à nommer recouvre en effet le sentiment de suspicion éprouvé par les voyageurs. Ils disent ne pas comprendre les Français, comme le montre l'emploi de tournures périphrastiques fondées le plus souvent sur des termes indéfinis: «Il parle toujours de quelque chose qu'il appelle la grâce». Ces syntagmes indéfinis, en marquant le flou de la caractérisation, finissent par devenir dépréciatifs, tout en continuant à dire la difficulté d'adhésion et de compréhension des Persans. Ils dévaluent les termes européens et leurs positionnements, car ils procèdent par fragmentation de la chose qu'ils désignent, «l'Académie française, les Chartreux, le point d'honneur». L’accumulation des «neutres» conduit à une reformulation des signes linguistiques visant à dégager l'arbitraire des réalités désignées et à dénoncer les représentations qu’ils portent. La dépréciation, la péjoration, la dévaluation, toujours liées à l’approximation – parce qu’elles ressassent une incapacité à désigner nettement le référent – introduisent un bruissement accusateur – une différence au sein même de l’énoncé, tant sur le plan de la désignation que sur celui de la signification. «Le débat ne porte pas sur des dénominations prises à plus ou moins bon escient dans le lexique, mais sur des actes de nomination, insérés dans un interdiscours polémique, qui expriment des “points de vue” et des jugements […]» (SIBLOT, 2007: 37).

3.3 La définition comme sémiotisation du monde

La satire de Montesquieu perce lorsqu'il utilise comme reformulant le terme «magicien» pour définir la fonction du pape8. La relation se laisse comprendre dans le paragraphe de la Lettre XXIV du fait qu’il a été question du miracle de l'eucharistie: «Tantôt il lui [au roi] fait croire que trois ne sont qu’un, que le pain qu’on mange n’est pas du pain, ou que le vin qu’on boit n’est pas du vin, et mille autres choses de cette espèce». La métaphore prise dans ce contexte semble motivée. Mais sa force audacieuse réside dans le domaine d’application retenu, qui est déjà en soi métaphorique: l’eucharistie est, à proprement parler, un système symbolique où les signes renvoient à un au-delà d’eux-mêmes. Montesquieu, en y ajoutant une (nouvelle) métaphore, bouleverse l’ordre attendu et consacré de la signification métaphorique et détourne alors le sens de la scène de l’eucharistie vers un autre sens, celui qui est, d’ailleurs souvent, considéré comme un terrain de prédilection des forces du mal. La périphrase met en présence deux praxèmes dont les significations s'opposent, mais qui, entretenant une relation aussi efficace qu’irrévérencieuse, nous amènent à réfléchir sur certaines pratiques, notamment religieuses. Du choc né de la rencontre de la périphrase et du mot cité se libère brutalement une certaine qualité différentielle, dont le lecteur sera le seul juge. En effet, assimiler le pape à un magicien entraîne un mouvement de va-et-vient entre le monde réel et le monde des possibles qu’ouvre la fiction. S’instaure un mouvement de balancier entre la perception française habituelle (l’évidence invisible) et une perception alternative, celle des Persans, des personnages fictifs (construite par Montesquieu pour les besoins de sa critique). Soudain, sous couvert de la délocalisation discursive qui confronte deux formations discursives, devient envisageable l’idée que la religion ne soit qu’une entreprise de mystification, dépourvue de tout sérieux et de toute transcendance. La périphrase attribue, métaphoriquement, des significations nouvelles ou inattendues au thème de la phrase, qui se trouve toujours en italique. Le premier terme, à valeur prédicative, n'explicite pas seulement la signifiance du thème (deuxième terme), mais jette un éclairage nouveau sur ce qui ne va plus de soi.
Ainsi, cet usage de la définition naturelle devient une critique péremptoire se donnant les allures des définitions conventionnelles. Les verbes noyaux utilisés dans ces tournures relèvent tous de la catégorie des verbes «expositifs», qui, selon AUSTIN (1970: 162), «visent à élucider la communication» en apportant «une clarification de l’emploi et de la référence des mots». Dans le projet de Montesquieu, ces verbes interrogent le sens des mots usuels de la conversation, et, partant, les réalités construites qu’ils désignent. La violence du rapprochement opéré par la séquence définitoire de deux pôles, que l’on ne s’attendrait pas a priori à voir reliés, réduit la religion, dont le représentant le plus éminent sur terre est attaqué, à une obscure opération d’un mauvais tour de prestidigitation.
Le choix de la périphrase tient aussi à un principe d’évaluation engageant autant le référent que la visée du discours. La forme déficiente est prédisposée à l’anti-éloge, ou éloge paradoxal, susceptible d’ironie. La satire procède directement de la capacité du texte à faire jaillir différentes facettes d’un même référent, tout en différant son identification culturelle.

3.4 La définition ou la confrontation idéologique

Le système de la nomination dans les Lettres persanes met en présence le connu et l’inconnu, le même et l’autre, l’indigène et l’étranger. Dans la pratique discursive de la nomination des réalités françaises perçues comme autres, une mise en relation s’effectue, qui établit une constante procédure de relativisation et fait éclater l’ethnocentrisme français, en révélant que l’on peut aussi être des étrangers pour les autres. Ce questionnement, né de l'étonnement sur ce qui paraît arbitraire et qui ne va plus de soi, propose une grille d'analyse. Parce que certains termes se trouvent pris dans une focalisation particulière, l'étonnement motivé des Persans interroge en profondeur l'être même des choses, et leur fondement, leur origine, la justesse de leur fonctionnement qui deviennent alors de nature éminemment socio-idéologique:
À partir du moment où “le point de vue crée l’objet”, toute notion et, aussi bien, tout concept apparaissent comme des fictions commodes, des “façons de parler” qui, en multipliant les êtres fictifs et les mondes possibles, mettent en suspens l’existence indépendante du réel comme extérieur du sujet (PECHEUX, 1990: 234).

(13) J'ai ouï parler d'une espèce de tribunal qu'on appelle l'Académie française. Il n'y en a point de moins respecté dans le monde. Il y a quelque temps que, pour fixer son autorité, il donna un code de ses jugements. Cet enfant de tant de pères était presque vieux quand il naquit, et, quoiqu'il fût légitime, un bâtard, qui avait déjà paru, l'avait presque étouffé dans sa naissance.
Ceux qui le composent n'ont d'autres fonctions que de jaser sans cesse; l'éloge va se placer comme de lui-même dans leur babil éternel, et, sitôt qu'ils sont initiés dans ses mystères, la fureur du panégyrique vient les saisir et ne les quitte plus. (L. LXXIII)

Placée à l'ouverture de la lettre, la phrase contenant la découverte étonnée de Rica dirige toute l'analyse à laquelle elle donne le ton. La démarche est double: Rica découvre quelque chose qu'il ne connaît absolument pas,9 - «voilà des bizarreries que l'on ne voit point dans notre Perse» -, mais immédiatement, il s'interroge sur le bien-fondé de ce qu'il voit. De l’ignorance de départ, on passe à une immédiate investigation critique. De la difficulté éprouvée pour définir et nommer la chose naît un doute, qui deviendra source de la satire. La première phrase pose une analogie, le Persan proposant pour définir l'Académie française un rapprochement avec ce qu'il connaît, un «tribunal».
La définition naturelle qu’il élabore se fonde sur une évaluation de traits10 en procédant par décomposition de l'objet d’analyse. Mais l'analogie n’est qu’approximative et boiteuse, gangrenée par l’actualisateur indéfini «une espèce de». La suite de la lettre va développer la description faussement naïve, par un choix de termes approchés qui prennent une coloration ironique. En fait, l'Académie française, qui se veut un «tribunal» de la langue française, ne possède pas les vertus attendues d’un tel organisme de contrôle. Elle ne possède pas l'«être-tribunal», qui pourtant semble être la qualité qui devrait découler de sa définition: «[...] aussitôt qu'il [le tribunal] a décidé, le Peuple casse ses arrêts et lui impose des lois qu'il est obligé de suivre.»
Le rapprochement opéré dans la première phrase grâce au verbe «appeler» repose sur une liaison dont la motivation n'est qu'approchée. La lettre développe à la suite de cette figure, posée comme modèle de réflexion, une analyse déductive – l'analogie –, qui passe en revue les tâches de l'Académie dans l'optique de son fonctionnement comme tribunal.

4 Conclusion

La définition et ses différentes réalisations linguistiques s’imposent comme un procédé discursif dynamique de l’ordre de la reformulation et du dialogisme de la nomination. Le choix d’un cadre théorique discursif a permis d’interroger les formes linguistiques en relation avec une extériorité générique et socio-idéologique qui favorise la compréhension de certains rouages de la satire, laquelle, dans le roman épistolaire «inter-culturel», joue de la délocalisation linguistique et discursive pour mettre en conflit des formations discursives, les détourner et parvenir ainsi à une critique d’institutions françaises par tradition immuables et inatteignables. Par le processus définitoire, les Lettres persanes interrogent les propriétés mêmes de la langue et du discours, elles contestent ainsi en quelque sorte l’autorité de la première, essentiellement fondée sur une utopique «réification / essentialisation du sens» (DETRIE, SIBLOT, VERINE, 2001: 296) que le processus de nomination sans cesse en jeu rejette en reconnaissant la part d’hétérogène et d’idéologique de tout dire.

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Notes

↑ 1 Le succès des Lettres persanes de Montesquieu fut tel qu’elles furent suivies d’innombrables imitations, plus ou moins réussies, plus ou moins célèbres, mais toutes fondées sur le principe de la distance naïve permettant de jeter un regard neuf sur la France : Lettres iroquoises, péruviennes, saxonnes, etc.

↑ 2 Pêcheux (1990: 237), à qui est empruntée la notion de substituabilité, définit la formation discursive comme un «espace de reformulation-paraphrase», un interdiscours constitutif de la formation discursive et consubstantiel du dire produit et interprété.

↑ 3 La pseudo-préface fictive des Lettres persanes insiste sur ce motif et précise que les lettres qui suivent sont traduites par l’éditeur qui épiait les Persans logés chez lui et traduisait leurs lettres dans notre langue. La traduction est au cœur même du dispositif heuristique, comme source de l’activité discursive.

↑ 4 Le dialogisme de la nomination (Détrie, Siblot, Verine 2001: 86) défini comme manifestation du dialogisme, et forme de dialogisation interdiscursive, complète l’analyse. Associé à la catégorisation et à la nomination, il indique que tout «praxème porte sur des programmes de sens» liés à la «mémoire discursive, dont la langue conserve la trace dans les champs sémantiques que répertorie la lexicographie, comporte aussi celle des locuteurs et de leur positionnement; cela sous forme d’une référence parfois individualisée, mais le plus souvent sous celle plus abstraite du positionnement de problématiques scientifiques, théoriques, idéologiques».

↑ 5 Au sens strict, on relève un pronom relatif décumulatif neutre (ce que), la substantivation d’une phrase complexe (un je ne sais quoi) actualisée par un prédéterminant indéfini (certain), un déterminant indéfini complexe (une espèce de).

↑ 6 Nous préférons qualifier de «neutre», en référence à BARTHES, ce que la grammaire traditionnelle range dans la classe des indéfinis. À propos du neutre, BARTHES ([1977] 2002: 38) dit «le neutre est suspension de la violence; comme désir, il est violence».

↑ 7 FUCHS (1994) envisage la paraphrase comme un jugement qui ne peut constituer un équivalent sémantique de l’expression reprise. Elle soulève ainsi la problématique de la déformation du sens, laquelle implique un «seuil de distorsion» au delà duquel le même devient l’autre.

↑ 8 Si l’on recourt à la conception interactive de la métaphore, on posera alors, pour la séquence de glose examinée, la création d’une entité conceptuelle inédite, sous forme de notion hybride, et partant inquiétante dans ce contexte religieux, celle de «pape-magicien». Cette définition par métaphore recouvre dans l’économie générale de l’œuvre à la fois une fonction esthétique, persuasive et cognitive, puisque, «la métaphore possède un fort rendement heuristique, en ce qu’elle permet d’expliquer analogiquement un domaine nouveau ou peu défini par un domaine connu.» CHARAUDEAU et MAINGUENEAU (2002: 377).

↑ 9 C’est sans doute la raison pour laquelle les définitions des Persans ne sont jamais tautologiques, pas plus qu’elles ne se situent dans une compétence lexicale idéale (REY-DEBOVE 1978: 183), car, justement, c’est cette compétence (tant linguistique que culturelle) qui, dans la logique de la fiction, leur fait défaut.

↑ 10 Là encore on peut parfaitement mesurer toute la subtilité de Montesquieu, qui fait reposer sur un acte de langage indirect l’évaluation des traits de l’Académie française en convoquant l’analogie avec un tribunal. En effet, il substitue à la définition stéréotypique attendue (mais implicitement présente) la définition naturelle et spontanée des Persans intrigués par le dysfonctionnement d’un organisme a priori si sérieux. C’est du décalage ou du heurt entre la définition naturelle totalement imagée et spontanée des Persans et la définition naturelle qui suppose une stéréotypie partagée par l’opinion commune que naît la portée satirique.

Pour citer cet article :

Frédéric CALAS, Nathalie GARRIC, La définition comme procédé discursif satirique dans les «Lettres Persanes» de Montesquieu, Autour de la définition, Publifarum, n. 11, pubblicato il 01/03/2010, consultato il 27/03/2017, url: http://publifarum.farum.it/ezine_articles.php?id=135

 

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Open Access Journal - ISSN électronique 1824-7482

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