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Définir la voix : les modalités de la définition discursive dans les entretiens des professeurs de chant lyrique

Luiza MAXIM



1. Enjeux de la définition dans le discours de spécialité musical

La voix en tant qu’objet sensoriel décrit et défini par des professionnels du chant1 lors des tests de perception suscite une réflexion qui se caractérise par une forte représentation des marques de la personne et des formes modales accompagnant le processus de construction des connaissances en discours (GARNIER, 2003: 59; GARNIER et al., 2005: 155; DUBOIS, 2000).

D’un point de vue linguistique, le travail de description s’articule autour de quelques axes majeurs. Les sujets jonglent avec la contrainte omniprésente de la disponibilité des ressources lexicales (quels termes et descripteurs utiliser), un aspect qu’on peut constater dans le jeu d’adéquation de ces termes/descripteurs au contexte perceptif mais aussi dans la négociation constante du rapport entre les connaissances expertes et le positionnement subjectif du locuteur (en fonction de l’histoire individuelle, de ses représentations spécifiques de l’objet sonore ou de l’image qu’il se construit de son interlocuteur).

En voulant rendre compte de ces différentes dimensions, notre analyse porte sur les marques linguistiques et les stratégies verbales qui, structurant le discours des professionnels du chant, permettent d’aboutir à une définition révélant des catégorisations spécifiques de la voix (comme entité/support, propriété ou technique vocale).

Enjeux de la définition dans le discours de spécialité musical

1.1 Qu’essaie-t-on de définir ?

C’est une bonne question dans la mesure où la voix se révèle être un objet perceptif multimodal (défini en termes de sensation proprioceptive, écoute de l’autre mais aussi par référence à d'autres registres perceptifs) et pluriparamétrique (GARNIER id.): les locuteurs le caractérisent en termes de timbre, de couleur, de technique ou de mécanisme. Ainsi, l’effort de verbalisation pivote autour des charnières multiples.

Cet argument nous permet de comprendre pourquoi, du moins au niveau du discours, on est loin d’une définition homogène et consensuelle de la voix et plus près d’une description donnée en fonction des indices perceptifs ou mémoriels saillants pour le sujet.

Dans notre étude des passages définitoires, nous n’avons pas visé l’objet défini (variable, même si toujours en rapport avec la voix ou constitutif de la voix) mais la définition en tant qu’opération à part entière dans un discours dont la visée est essentiellement descriptive et explicative.

1.2 La définition comme concept opératoire en discours

Dans un article consacré aux définitions chez les scientifiques, D. Candel (1992) - à la suite des auteurs comme Chukwu & Thoiron (1989) et Kocourek (1982) - fait la différence entre la définition d’ordre lexicographique et la reformulation comme processus discursif à vocation définitoire. Nous voulons retenir cette distinction vu sa pertinence pour l’analyse de nos extraits. En effet, peu de passages dans notre corpus (référencé comme corpus QV dorénavant) ont la particularité de proposer une formule définitoire stable.

Nos observations préliminaires convergent vers un nombre de points: les définitions proposées par les spécialistes ont un caractère spontané et instable dû à la spécificité du protocole expérimental (une description libre de l’objet acoustique) et elles se mettent en place à travers un riche cumul de reformulations (DELOMIER & MAXIM, 2008). Les segments définitoires peuvent être déclenchés par des questions de l’expérimentateur (enchaînement réalisé souvent avec une reprise) mais le locuteur peut aussi les produire spontanément par une mise en équivalence de deux ou plusieurs expressions. Il va s’agir pour nous d’observer ces lieux préférentiels d’insertion d’un commentaire définitoire en prêtant une attention particulière aux contextes qui l’entourent. Notre repérage des définitions s’appuie sur un nombre de critères formels et interprétatifs que nous allons détailler plus loin.

2. Corpus et méthodologie

Les entretiens des quatre professeurs de chant ont été retenus dans le cadre de cet article. Le corpus se présente sous la forme d’un flux descriptif ponctué par les interventions de l’expérimentateur. Nous avons jugé utile de délimiter dans un premier temps quatre types de contextes impliqués dans la description de la voix avant d’insister - dans la partie consacrée à l’analyse - sur les structures définitionnelles:

I. Le contexte proprement définitionnel (CTX DEF) regroupe les passages - peu nombreux dans l’ensemble - qui font l’objet de notre analyse. Les définitions se présentent le plus souvent sous la forme d’une équivalence prédicative entre le terme formulé et le terme reformulant: [X c’est Y] ou d’une équivalence opérée avec un relateur métadiscursif [X (c’est-à-dire/je veux dire/ce qui veut dire/autrement dit) Y] (CANDEL, 1992: 36; DELOMIER & MAXIM, 2008: 297-298). Ceci dit, tout comme il a été indiqué dans des études mentionnées, les marqueurs métadiscursifs ne sont pas toujours indicateurs d’un phénomène reformulatif ou définitoire. C’est pour cette raison que notre délimitation sur des critères formels sera doublée d’une observation du statut catégoriel des termes impliqués et d’une interprétation du sens produit en discours.

Ex (1) « JN:-- e:: pour moi la/ *une définition si vous voulez* e:: dans/dans mes critères de:: de jugement d’une voix e:: je trouve que:: le: le vibrato c’est quelque chose de naturel e:: qui vient naturellement dans la voix et e:: qui n’a pas de e:: qui n’as pas tendance à ébranler quoi que ce soit dans le mécanisme vocal § MG: --mm§§ qui fait simplement un/une vibration dans le son ».2

L’entretien oral fournit un riche inventaire des marques à la fois discursives et prosodiques de structuration de la définition. Dans l’exemple (1), les amorces multiples dans le corps la définition (BLANCHE-BENVENISTE, 1997: 18), le détachement des marques de point de vue (pour moi, mes critères), l’accélération du débit sur l’introducteur du passage définitoire (une définition si vous voulez) et l’abondance des marques d’hésitation sont autant d’indices de formulation qui participent à la mécanique de la définition, raison pour laquelle nous avons jugé utile de ne pas réduire ces exemples aux simples équations reformulatives. Ainsi, nous avons voulu prendre en compte leur construction en temps réel et les indices précieux qu’ils fournissent par rapport au travail de catégorisation.

II. Le deuxième contexte est le plus répandu dans l’ensemble du corpus QV. Il s’agit d’un registre essentiellement descriptif (CTX DESC) où le locuteur recourt souvent à des énumérations de propriétés et d’éléments constitutifs de la qualité vocale (parfois non-identifiés, ce dont témoigne l’usage des indéfinis : « quelque chose de » ) ou à des qualifications et à des jugements de valeur.

Ex (2) « JN:-- il a tendance à avoir du legato y’a un son connecté y a e::: à mon avis avec le souffle e:: y a un rapport entre l’émission et son souffle une attaque qui me semble pas très très consciente ».

Ex (3) « JN:-- bah du coup ça fait quelque chose de:: qu’on pourrait dire plus plat forcément plus plat plus caverneux un petit peu et évidemment y a moins:: y a plus le formant du chanteur e:: quand on entend ça ».

En contrastant le registre descriptif – prédominant - avec le registre définitionnel on constate que ce dernier se distingue par la présence des opérateurs discursifs d’équivalence (c’est-à-dire, autrement dit) ainsi que par la mise en avant d’éléments et de traits définitoires plus généraux (cf. ex.1). Nous aurons l’occasion de parler plus largement de ce passage vers le générique qu’opèrent les séquences définitoires (cf. 3.2).

III. Le troisième contexte que nous avons relevé est constitué de l’ensemble des explications visant la mécanique articulatoire (CTX EXPL). Le locuteur passe souvent par une explication de la technique d’exécution pour justifier une qualité. On repère à travers ces séquences, des verbes renvoyant à l’activité articulatoire mais aussi des marques déictiques et des présentatifs qui désignent l’espace consensuel que les sujets essaient de construire (comme ça, là, voilà). Chose particulièrement intéressante et à la fois marque distinctive du corpus QV, les explications s’accompagnent souvent d’imitations ou d’illustrations vocales qui – on peut faire l’hypothèse – fonctionnent comme un support vocal à la fois illustratif et restitutif d’une sensation qui ne peut être procurée par l’écoute.

Ex (4) « JN:-- et quand il descend dans l’autre voix où je dis qu’il tombe un peu dans la bouche même s’il pousse pas avec le souffle il ne prépare plus son mécanisme léger ».

Ex (5) « GK:-- mais si je fais °chantale comme ça là je suis en train d’ouvrir quelque chose comme ça derrière° ».3

Dans l’exemple (5) le locuteur prononce la séquence transcrite entre les symboles ° ° avec un changement perceptible de timbre pour illustrer le mécanisme décrit. Ces séquences imitatives qui mettent en jeu un registre sémiotique vocal se présentent sous une variété de formes, justifiant une typologie que nous avons élaborée ailleurs (DELOMIER & MAXIM 2008: 306).

IV. Le quatrième contexte est souvent transversal aux précédents. C’est un contexte constitué de marques modales autonymiques (CTX AUTO) qui cumule les hypostases du discours où le sujet thématise l’acte appellatif menant à la désignation/dénomination et celles où il revient spontanément sur son dire pour indiquer son caractère a) approximatif, b) problématique c) soumis à l’accord de l’interlocuteur (AUTHIER-REVUZ 1995:189).

Ex (6 ) « GK: -- ouai:: s graillon on peut dire graillon mais enfin on va dire graillon pour faire::: vous voyez ce que je veux dire graillon »

Ex (7) « JN: -- (..) une légère pression d’air qui aurait tendance à faire ce que j’appellerais grosso modo du tremolo mais e::: dans une proportion tout à fait acceptable ».

Ces formes modales ou « boucles méta-énonciatives » qui se greffent sur le trajet du dire présentent des fonctionnements différents dans les cas où elles jalonnent les séquences descriptives (témoignant souvent d’une hésitation par rapport au terme employé cf. ex. 6) par rapport à ceux où elles marquent l’aboutissement d’une séquence explicative. En tout état de cause, la thématisation d’une dénomination problématique est un enjeu essentiel pour la définition élaborée en discours.

Vu la forte cohésion des contextes (définitionnel, descriptif, explicatif, modal autonymique) et le fait qu’il y a souvent des superpositions entre ces différents plans, leur délimitation est un simple artifice méthodologique. Nous allons nous en servir - là où la distinction s’avère utile - pour repérer les points d’encrage et le fonctionnement des éléments définitoires.

3. Analyse des données

L’identification des contextes nous a permis de baliser le champ de la description en traçant les frontières – là où ces frontières sont démarquables - des passages contenant une définition. En même temps, nous avons pu repérer les éléments contextuels qui accompagnent la définition et émettre des hypothèses sur leur apport spécifique.

3.1 Les contextes définitionnels dans l’entretien du sujet GK

Dans les quatre entretiens qui font l’objet de notre analyse, nous avons relevé une quarantaine de contextes définitionnels4: GK: 20, JN: 9, AZ: 6, RE: 6. En rapportant le nombre de contextes à la durée des entretiens (JN: 1h23 ; GK: 54 min ; AZ: 1h7 et RE: 32 min) nous constatons que la durée n’est pas un facteur déterminant.

Des marques lexico-grammaticales délimitent et encadrent la définition. Ainsi, dans l’exemple suivant, un support lexical disjoint (« lyrique » dans l’exemple (8), (cf. MOREL & DANON-BOILEAU, 1998 pour la structure du paragraphe oral) devient le support d’une série de prédications : « c’est ca, cette fuite verticale (…) ». La séquence est close par un commentaire qui apporte une touche finale et catégorique à l’ensemble déstructuré de la définition (« c’est vertical »).

Ex (8) « MG: -- donc pour vous naturel c’est comme si on parlait et lyrique par contre e: »

CTX DEF « GK: --oui voilà lyrique c’est ça voilà cette fuite e:: verticale cette verticalité vous savez le tractus vocal qui s’allonge dit Nicole Scotto Di Carlo donc ça veut dire c’est vertical »

CTX EXPL « les pharynx ici ° hhhh ° s’allongent °haa° comme dit bel canto dans un soupir sonore sospiro sonoro ».

L’emploi des présentatifs et des marques énonciatives (d’appel à l‘autre et de construction du consensus) contribue à une ébauche de définition où la caractéristique thématisée est celle de la verticalité. Le locuteur a déjà introduit au cours de l’entretien le concept de verticalité en rapport avec le caractère lyrique de voix ce qui explique la présence du déterminant démonstratif comme marque de réactualisation d’un référent déjà présent dans la mémoire discursive « cette verticalité » (SITRI: 2003). Le caractère décondensé de la définition dû au fait que la formulation est « en train » de se construire va de pair dans cet exemple avec l’emploi de la modalisation autonymique (CTX AUTO) sous la forme du rappel d’un argument d’autorité, « le tractus qui s’allonge/dit Nicole Scotto di Carlo ». Un aspect à retenir, le contexte définitionnel est suivi d’un contexte explicatif (CTX EXPL) où le locuteur apporte des précisions supplémentaires. Des imitations parsèment l’explication technique en donnant cette fois-ci un support iconique aux traits invoqués dans la définition.

Sur les vingt contextes définitionnels relevés dans l’entretien de GK, neuf se trouvent à la suite d’une intervention de l’expérimentateur. Nous obtenons donc la distribution suivante:

Distribution des contextes définitionnels dans l’entretien de GK

Total de CTX DEF

CTX DEF initiés suite à une question de l’expérimentateur

CTX DEF suivis d’un CTX EXPL qui contient une illustration vocale

CTX DEF délimités par ou ou contenant un CTX

AUTO

(20)

(9)

(10)

(6)

« un tractus vocal comme dit SDC »

« le focus des grandes voix si je peux dire »

Nous observons une corrélation entre les interventions ponctuelles de l’expérimentateur et les types de réponses donnés par le spécialiste. En effet, sur les neuf contextes définitionnels initiés grâce à une demande de clarification de l’expérimentateur, huit suivent un pattern où la définition est accompagnée d’une explication contenant une illustration vocale:

Ex (9) « MG:--et quand vous dites creux, c’est au niveau des harmoniques // (Ctx Def ) GK: --creux, c’est à dire un tambour quelque part // (Ctx Expl) comme ça °ha ha ha ° vous voyez la vibration osseuse le chant des poumons on dirait qu’il a rajouté ça un petit peu voilà »

Cette corrélation entre définition déclenchée et mimesis vocale apporte un argument à l’appui du caractère dialogique et essentiellement didactique de ces extraits définitoires. D’autres marqueurs verbaux et prosodiques soutiennent cette hypothèse : le démonstratif déictique « comme ça » (le spécialiste ‘montre’ la qualité dont il parle), la marque phatique de vérification de la compréhension de l’autre « vous voyez » ainsi que la forte montée mélodique finale sur « voyez » qui est un indice vocal d’implication du coénonciateur.

Un autre aspect important appartenant à la sphère du « dialogisme interlocutif » (Bakhtine 1984: 303) concerne le phénomène de reprise présent dans ces définitions: dans six sur neuf définitions initiées par l’expérimentateur, le spécialiste reprend le terme remis en question par son interlocuteur et l’intègre dans un mouvement reformulatif :

Ex (10) MG :-- Focus aussi ?// GK :-- Focus ça veut dire qu’il y a quand même des harmoniques aiguës dans la voix »

Par ailleurs, des définitions reformulatives spontanées (onze en total dans le discours de GK) se produisent sous la forme d’une équivalence discursive [X relateur métadiscursif/virgule Y] à différents moments du travail explicatif :

soutien/c’est-à-dire/connexion de souffle

espèce de goupillage/c’est-à-dire/espèce de suspension physique/c’est-à-dire/le ‘oueh’ qui se soulève là

brillant /ça veut dire/focus

Ces séquences reformulatives peuvent être suivies d’un contexte explicatif, descriptif ou ne pas avoir de contexte supplémentaire (50% des cas) mais en tout cas l’illustration vocale est moins bien représentée dans leur proximité (36% des cas contre 88% des cas pour les définitions déclenchées par une question de l’interlocuteur).

Une autre chose que nous tenons à souligner, c’est que d’un point de vue catégoriel, les définitions reformulatives dans le corpus QV opèrent des équivalences entre des membres de la même catégorie grammaticale avec parfois plusieurs termes reformulés pour la même source (DELOMIER & MAXIM, 2008: 298):

[nom formulé – relateur/virgule - nom reformulant]: focus/harmoniques aigues ; soutien/connexion du souffle.

Ex (11) « MG:-- quand vous dites cravaté (..) // GK: c’est une petite pression d’air, un débit d’air très fort sur les cordes vocales ».

Mais le passage d’un membre à l’autre de la définition-reformulation peut s’accompagner d’un changement de catégorie grammaticale:

Ex (12) « GK :-- il e :: là il a fait/il a joué un peu à mon avis une voix naturelle c’est-à-dire qu’il manque totalement d’harmoniques aiguës ».

Les définitions que nous avons relevées n’opèrent pas un passage systématique du vocabulaire spécialisé vers le vocabulaire général (ou vice versa). Elles permettent en échange d’activer un réseau lexical autour d’un nombre « d’attracteurs » dans le domaine de la qualité de la voix (« brillant » s’associe à « focus » par exemple).

3.2 Les contextes définitionnels dans l’entretien du sujet JN

Si chez le sujet GK, il y avait des structurations différentes de la définition selon si elle était initiée par l’expérimentateur ou non, pour JN, la caractéristique de base de ces structures est donnée par leur composante explicative avec une prise en charge subjective de la formulation.

Ex (13) « JN: -- y avait pas de perte d’air à l’attaque e:: mais peut être qu’il n’y avait pas cette définition de e:: d’une magnifique attaque que j’aime c’est-à-dire que la place est tellement bien connue à laquelle on va chanter son son qu’on peut attaquer avec un effort absolument minimal e:: donc faire ce que j’appelle un clin de glotte à son état le plus pur possible ».

Dans cet exemple, JN part d’une description de l’extrait musical pour enchaîner sur une définition générique de l’attaque vocale. Cette transition du registre descriptif (de la voix en contexte) vers la définition correspond à un passage du spécifique et du contextualisé vers le générique que nous pouvons retrouver dans la plupart des contextes définitionnels de JN.

Un aspect digne d’intérêt est la présence des contextes autonymiques à la ‘périphérie’ de la définition. Dans l’exemple 13) l’acte appellatif avec un « je » de prise en charge de la formulation vient clore la séquence définitoire. L’explicitation de l’acte appellatif et la mise en avant d’une dénomination spécifique homogénéisent et « légitiment » en quelque sorte la présentation en amont de cette séquence comme définition. Pourtant ce n’est pas la légitimité ou l’autorité de la définition qui est mise en avant par le spécialiste mais son caractère assumé « une définition d’une magnifique attaque que j’aime ». La présence des marques personnelles de prise en charge des évaluations et des appellations (j’aime, je trouve, j’appelle) corrobore ce constat.

Dans d’autres cas, le jeu des formes de la personne contribue à conférer une certaine légitimité à la définition:

Ex (14) « JN:-- donc ça produit un effet pour soi-même e:: à la fois de détente et à la fois d’échappement de la voix parce qu’on a l’impression que la voix se:: casse si vous voulez la première fois qu’on le fait e:: donc là ça correspond à ce qu’on appellerait traiter le passage d’une voix vers l’aigu ».

JN propose dans cet exemple une définition en plusieurs temps du mécanisme vocal léger. Comme dans le cas précédent, une vaste explication des conditions nécessaires à la mise en place du mécanisme (nous n’avons reproduit qu’une partie de l’exemple) finit par « une boucle méta-énonciative » (AUTHIER-REVUZ, 1995) où une appellation est proposée. Cette appellation est donnée comme partagée par une communauté d’usage « ce qu’on appellerait » malgré la distance énonciative opérée par le verbe au conditionnel. Nous constatons la présence clé de l’acte appellatif à la fin (ou au début de la séquence dans d’autres exemples) et son effet stabilisant sur l’économie générale de la définition. Ainsi, les marques autonymiques sont présentes dans sept contextes définitionnels (sur un total de neuf) chez JN et la plupart des verbes appellatifs s’accompagnent de formes personnelles désignant l’énonciateur.

Distribution des contextes définitionnels dans l’entretien de JN

Total de CTX DEF

CTX DEF spontanés

CTX DEF délimité par un CTX AUTO

CTX DEF avec des marques de prise en charge (j’appelle ; moi j’ai une explication) et des marques de coénonciation:

« si vous voulez »

(9)

(7)

(7)

(6)

Ce qui est aussi régulier à travers ces contextes, c’est la présence des ponctuants phatiques et des formes autonymiques impliquant une « suspension de la dénomination au vouloir de l’autre » (AUTHIER-REVUZ id.) : « x, si vous voulez » ; « vous voyez ce que je veux dire ». Tout comme dans l’entretien de GK où le caractère dialogique, ‘donné’ à l’autre du discours se manifeste à travers des indices multiples et hétérogènes (reprises, imitations, marques phatiques, illustrations vocales), JN recourt souvent à des commentaires modalisants et à des ponctuants (MOREL & DANON-BOILEAU, 1998) qui introduisent une dimension coénonciative dans le processus définitionnel.

Dans l’ensemble de l’entretien, nous avons pu relever un nombre de caractéristiques qui étayent le profil discursif du locuteur. En plus du caractère à la fois assumé et dialogique des évaluations, les définitions de JN ont recours souvent à des comparaisons ou à des jugements différentiels où la qualité vocale produite dans le contexte d’écoute est confrontée à des types représentatifs5 d’objets sonores, fondés sur des expériences perceptives antérieures:

Ex (15) « JN:--e:: pour moi la/ *une définition si vous voulez* e:: dans/dans mes critères de:: de jugement d’une voix e:: je trouve que:: le: le vibrato c’est quelque chose de naturel e:: qui vient naturellement dans la voix (..) ».

Ex (16) « JN:--donc c’est en ça que:: si vous voulez, ce que j’appelle résonance de bouche:: c’est l’idée qu’il y a une connexion musculaire entre la bouche et le larynx qui s’établit ».

Chose essentielle pour l’économie de la définition, ce rapprochement opéré entre la production du chanteur et la qualité ‘idéale’ envisagée par le spécialiste permet d’actualiser par une approche différentielle dans le discours, les traits définitoires de l’objet sonore.

3.3 Les contextes définitionnels dans les entretiens des sujets AZ et RE.

Nous avons voulu regrouper les entretiens des deux spécialistes pour deux raisons : ils produisent relativement peu de définitions (1) et à nombre égal de contextes, nous pouvons mettre en parallèle leurs différences spécifiques au niveau des modalités définitoires (2). Douze contextes ont été repérés sur l’ensemble des deux entretiens, dont une majorité sont initiés par une question ciblée de l’expérimentateur (qui, à son tour, rebondit sur des termes introduits par les spécialistes).

Le sujet AZ avance des définitions ‘neutres’, parsemées des marques adverbiales d’approximation:

Ex (17) « MG: --et par mordant c’est au niveau de l’attaque ou au bien c’est au niveau du timbre //AZ:--e:: non plutôt cette recherche d'un timbre avec plus de e:: un peu plus agressif en développant peut être de manière artificielle le formant du chanteur ou en tout cas des harmoniques plus aiguës ».

La qualité du « timbre mordant » se décline en un nombre de caractéristiques données comme approximatives « un peu plus agressif », «des harmoniques plus aigues », le caractère approximatif étant traduit par la fréquence des formes adverbiales (plutôt, un peu, plus/moins). On constate l’absence des indices de subjectivité ainsi que la mise en place tout au long de l’entretien, d’un style descriptif relativement neutre, abondant en informations techniques. La voix est catégorisée comme un objet abstrait ce qu’on peut déduire à partir des catégories descriptives (formants, harmoniques, ondes stationnaires..) et du peu de références au corps.

L’objet cognitif est déployé en plusieurs ingrédients et on rencontre souvent chez AZ un réseau de correspondances entre des éléments distincts ou partiellement équivalents comme dans l’exemple suivant:

Ex (18) « MG: -- quand vous dites populaire vous le voyez comment en fait (..) // AZ: --e:: un peu comme un chant populaire e: c’est-à-dire sans recherche d’homogénéité enfin de constance de vibrato ou même sans vibrato du tout sans e:: avec beaucoup moins d’impédance donc quelque chose de plus directement chanté vers l’extérieur sans vraiment d’équilibre harmonique e:: sans ondes stationnaires je sais pas à quoi ça correspond exactement quelque chose d’un peu « aah» avec une sorte de pavillon un peu/un peu ouvert ».

Le sujet énumère et met en correspondance des traits définitoires (sans recherche d’homogénéité /sans constance de vibrato /sans équilibre harmonique/sans ondes stationnaires (..) mais il traduit en même temps son incertitude par l’emploi des supports indéfinis « quelque chose de, ça », des verbes de modalité épistémique « je ne sais pas » et des marques de formulation approximative.

En revanche, dans les données fournies par RE, nous constatons plus d’implication subjective sous la forme d’une prise en charge des définitions et par l’emploi des formes d’appel à l’autre dans l’interaction:

Ex (19) « MG: --et métallique et surtimbré, ça serait pareil pour toi tu peux m’expliquer //RE: --non quand moi je dis surtimbré ça veut dire qu’effectivement y a un effort une pression qui fait on a:: qui donne l’impression à l’écoute que toute l’énergie dépensée n’est pas au profit de l’énergie sonore tu vois ce que je veux dire c’est-à-dire qu’il y a déperdition d’énergie quelque part ».

En considérant que les formes énonciatives, personnelles et modales (KERBRAT-ORECCHIONI, 1999, BENVENISTE, 1978) participent à une catégorisation spécifique de l’objet défini, nous avons centralisé nos observations dans un tableau qui nous permet d’avoir une vue d’ensemble sur le profil discursif de nos locuteurs.

Distribution des formes personnelles et modales dans les contextes définitionnels chez AZ et RE

CTX DEF

CTX AUTO

Marques de prise en charge de l’énonciation

Marques modales épistémiques, marques de comparaison/approximation

Marques de coénonciation

AZ (6)

(1) c’est ce qu’on va appeler éventuellement voce finta

On (1)

peut-être (2)

un peu (7)

plus (6)

moins (4)

plutôt

--

RE (6)

(1) soufflé, on dirait

(2) quand moi je dis surtimbré

(3) pousser, on dit quand..

(4) c’est ce qu’on appelle le spinto

moi, Je (1)

On (4)

--

si tu veux

tu voix ce que je veux dire

Ce relevé permet de contraster – à un nombre égal de contextes – deux types de définitions qui fournissent des indices précieux par rapport au mode spécifique dont les spécialistes construisent leur objet. Ainsi, l’absence des marques de la première personne et des formes de coénonciation dans le discours de AZ illustre une préférence du spécialiste pour la formulation générique, decontextualisée (au moins par rapport aux participants à l’interaction). Le peu de contextes autonymiques - qui permettent de mettre en scène les sources énonciatives du dire – ainsi que l’abondance des marques d’approximation et des formes démonstratives neutres (ça6, c’) prises comme support de la prédication sont autant d’indices d’une volonté du locuteur de se retirer derrière une description qui se veut orientée uniquement par et vers l’objet.

Si le dispositif autonymique vient souvent parer à une contrainte paradigmatique (le choix d’un terme) par un dédoublement sur l’axe syntagmatique (un commentaire qui justifie/excuse/affaiblit/autorise le choix) (AUTHIER-REVUZ 1995), AZ n’opte pas pour un seul descripteur mais en énumère une série qui s’appliquent à la situation, moyennant certains ajustements conceptuels ou approximations (plus pauvre, moins reconnaissable, plus léger..).

En parallèle, RE structure ses définitions à l’aide des formes qui marquent le point de vue, l’appel à l’autre et le caractère discutable de la dénomination, reflété par le recours à l’autonymie (« soufflé, on dirait » ; « quand moi je dis surtimbré »).

Conclusions

Nous avons voulu relever et discuter un nombre de problèmes que pose la définition en tant qu’opération discursive. A partir d’un corpus consacré à la description de la qualité vocale, nous avons retenu la reformulation comme mode opératoire de la définition en discours.

L’étude d’une quarantaine de contextes définitionnels nous a permis de dégager la spécificité des formules définitoires en fonction des modes de mise en discours propres aux quatre spécialistes du chant lyrique. Ainsi, dans le cas de GK a-t-on pu observer une corrélation entre la présence des contextes définitionnels initiés par une question de l’expérimentateur et le recours à des explications contenant des illustrations vocales. Ceci nous a permis d’émettre des hypothèses sur le fonctionnement essentiellement dialogique/didactique de ce type de définition. L’étude des contextes définitionnels chez JN a révélé un modèle de description où la plupart des définitions étaient spontanées, constituées d’une explication et délimitées par un contexte autonymique où l’acte appellatif permettait d’homogénéiser la séquence explicative et de la constituer en définition. La forte présence des marques personnelles de prise en charge de la définition et celles d’implication de l’interlocuteur sont aussi des caractéristiques importantes de son mode définitoire.

Dans le cas de AZ, nous avons pu constater un certain retrait énonciatif du locuteur par rapport à son discours et une tendance à vouloir donner aux définitions un caractère d’observation scientifique, détachée de son ressenti. L’abondance des marques d’approximation va de pair dans son cas avec un vaste déploiement syntagmatique où plusieurs descripteurs s’enchaînent et sont mis en correspondance. En échange, pour le sujet RE, le couplage des marques de prise en charge et de coénonciation témoignent d’une volonté d’implication subjective dans les définitions proposées.

D’une manière générale, les configurations définitionnelles dans le corpus QV révèlent des catégorisations spécifiques de l’objet en fonction d’une variété d’aspects (traits définitoires de la voix, positionnement du spécialiste par rapport à la voix ou par rapport aux expériences personnelles, rapport du spécialiste à l’interlocuteur). Ainsi, l’observation des désignations spécifiques (relevé lexical) dans le champ lexical de la voix doit se doubler d’une étude des formes énonciatives impliquées dans la définition si l’on veut avoir une vue d’ensemble sur les articulations entre ces différents niveaux de description de la voix en discours.

Bibliographie

J. AUTHIER-REVUZ, « Le fait autonymique: Langage, langue, discours - quelques repères », Parler des mots: Le fait autonymique en discours, Paris, PSN, 2003.
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Notes

↑ 1 Une expérience a été menée dans le cadre une étude pluridisciplinaire de la qualité vocale par Maëva Garnier au LAM en 2003. Le corpus recueilli suite à cette expérience se compose d’une série d’entretiens libres avec onze professeurs de chant. Pour le protocole expérimental, on a demandé aux professeurs de décrire un extrait musical (Ave Maria) soumis à des variations de timbre (cinq variations vocales et une émission ‘normale’) par trois chanteurs.

↑ 2 Nous utilisons les conventions de transcription de l’oral de l’équipe doctorale de M-A. Morel (EA 1483, Paris 3): les initiales des locuteurs suivies de « --» notent les prises de parole, « / » note l’interruption brusque d’une construction, « , » note une pause brève, « e » note l’hésitation et « :: » l’allongement d’une voyelle ; une syllabe en exposant note une montée mélodique ; * * séquence prononcée avec un débit rapide ; §--§§ chevauchement des voix.

↑ 3 On utilise la notation ° ° pour signaler une séquence prononcée avec un changement de timbre.

↑ 4 Les locuteurs sont désignés par leurs initiales.

↑ 5 Le caractère prototypique des représentations évoquées dans la définition est un point qui mérite un traitement à part. Nous n’allons pas y insister dans cet article.

↑ 6 « sert à désigner déictiquement des référents non-catégorisés » (RIEGEL et al. 1994, p. 206)

Pour citer cet article :

Luiza MAXIM, Définir la voix : les modalités de la définition discursive dans les entretiens des professeurs de chant lyrique, Autour de la définition, Publifarum, n. 11, pubblicato il 01/03/2010, consultato il 26/09/2017, url: http://publifarum.farum.it/ezine_articles.php?id=138

 

Dipartimento di Lingue e Culture Moderne - Università di Genova
Open Access Journal - ISSN électronique 1824-7482

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