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Le « sacré noir » chez Georges Bataille et Hubert Aquin

Candy HOFFMANN


Résumé

Des affinités rapprochent l’œuvre d’Hubert Aquin et celle de Georges Bataille. Ces deux auteurs explorent une voie mystique présentant de fortes similitudes, apparentée à ce que Roger Caillois appelle le «sacré gauche». L’objectif de Georges Bataille est de dégager l’expérience mystique de ses antécédents religieux et de rendre le phénomène de l’extase accessible à tous. La sortie de soi est rendue possible par la «communication» qui implique la rupture de son intégrité et de celle d’autrui. Bien que provenant d’un horizon culturel différent, Hubert Aquin théorise également et met en scène dans et par le récit une certaine forme d’«extrême du possible» qui s’avère très proche de «l’impossible» bataillien. Cet article se propose de montrer en quoi les théories de «l’expérience intérieure» et de l’érotisme de Bataille éclairent tant les essais que le «Journal», les romans, récits et nouvelles d’Aquin. Chemin faisant, nous serons amenés à définir les particularités de la voie mystique empruntée par l’auteur québécois.

Abstract

Affinities gather Hubert Aquin’s and Georges Bataille’s writings. These two authors explore a mystic way wich presents strong similarities, related to what Roger Caillois called « left sacred ». Georges Bataille wants to free the mystic experience from its religious background and to make ecstasy accessible to everybody. It is precisely by «communicating» that men can break their isolation and that of the others and reach ecstasy. Even if Hubert Aquin hasn’t the same cultural background than Georges Bataille, he also theorizes and represents in his novels a form of « extreme of the possible », which is very close to the bataillian « impossible ». This article aims to show how Georges Bataille’s theories of « inner experience » and eroticism highlight Hubert Aquin’s essays, «Journal» and novels. We will be able this way to define the pecularities of the mystic way explored by the author from Quebec.

Des affinités rapprochent l’œuvre d’Hubert Aquin et celle de Georges Bataille, comme l’ont déjà suggéré Françoise Maccabée-Iqbal1 et Yvon Boucher2. Ces deux auteurs explorent une voie mystique présentant de fortes similitudes, apparentée à ce que Roger Caillois appelle le « sacré gauche »3, c’est-à-dire le sacré impur, maléfique, dont l’accès serait donné par la transgression, et qui correspondrait, pour reprendre les mots de Georges Bataille, au « moment privilégié d’unité communielle »4. Primitivement, les éléments néfastes et impurs auraient composé le monde sacré tout autant que les éléments fastes et purs5 (l’étymologie du mot sacré recouvre en effet les deux aspects : comme l’indique le Dictionnaire étymologique de la langue latine paru en 1932 que cite Giorgio Agamben dans Homo sacer : « Sacer désigne celui ou ce qui ne peut être touché sans être souillé, ou sans souiller ; de là le double sens de “sacré” ou “maudit” »6). Le pur est composé, pour reprendre la définition de Robert Hertz, de puissances positives, d’énergies vivifiantes, qui concourent à conserver et à accroitre la vie, qui donnent la santé, la prééminence sociale et l’excellence du travail7. Il est donc à la fois, comme le dit Roger Caillois, la santé, la vigueur, la bravoure, la chance, la longévité, la richesse, le bonheur, la dextérité8. Par sa noblesse, il provoque le respect, l’amour, la reconnaissance9. A l’opposé se trouve l’impur, composé de forces de mort et de destruction : les maladies et les crimes, tout ce qui affaiblit, amoindrit, corrompt, décompose10. L’impureté rassemble l’infirmité, la faiblesse, la lâcheté, la malchance, la misère, l’infortune, la damnation, la gaucherie11. Parce qu’elle est ignoble, elle repousse, elle suscite dégoût, horreur, effroi12. Roger Caillois emploie aussi l’expression « sacré gauche »13 pour référer au « sacré impur »14. Comme le note Robert Hertz dans son ouvrage intitulé Sociologie religieuse et folklore, la droite et la gauche sont symboliques : la droite véhicule l’idée de pouvoir sacré, régulier et bienfaisant, principe de toute activité efficace, source de tout ce qui est bon, prospère et légitime. Elle est du côté de la vie. La gauche, en revanche, véhicule l’idée de pouvoirs destructeurs et meurtriers. Elle est du côté de la mort15. Georges Bataille et Hubert Aquin prennent parti semble-t-il pour le « sacré gauche ». Cette communication se propose de montrer en quoi les théories de « l’expérience intérieure » et de l’érotisme en particulier de Georges Bataille éclairent tant le Journal, que les romans, récits et nouvelles d’Hubert Aquin. Chemin faisant, nous serons amenés à souligner les points communs et les différences entre les deux auteurs et à définir ainsi les particularités de la « voie mystique » empruntée par Hubert Aquin.

« Ma recherche eut d’abord un objet double : le sacré, puis l’extase »16, déclare Georges Bataille dans L’Expérience intérieure. Ces propos témoignent de la préoccupation de l’auteur pour la question du sacré qui, nous dit-il, « se cache en [lui] comme une bête souffrant de faim »17. Le sacré qui l’intéresse est le « sacré immanent », « donné à partir de l’intimité animale de l’homme et du monde »18, et qui relève, selon lui, du « sacré noir et néfaste »19 : « l’immanence divine est dangereuse […] ce qui est sacré est d’abord néfaste et détruit par contagion ce qu’il approche »20. L’ « intimité animale » est ce qui permet d’accéder à « l’extrême du possible », à « l’inconnu ». Chez Georges Bataille, Dieu est absent, voire mort : Lamma sabachtani (en français : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? »), telle est la question devenue affirmation. L’objectif de l’auteur est précisément de dégager l’expérience mystique de ses antécédents religieux – surtout chrétiens –, et de rendre le phénomène de l’extase accessible à tous. La communication apparaît comme le fondement même du sacré et la clef de voûte de l’ensemble des considérations de Georges Bataille sur « l’expérience intérieure » et l’érotisme. Communiquer, pour reprendre les définitions de l’auteur, c’est « échapper à l’isolement, au tassement de l’individu »21; c’est s’extasier, au sens étymologique du terme, c’est-à-dire sortir de soi, « se perdre »22. Parce qu’elle rend possible la fusion avec l’autre, la perte de soi est sacrée. Georges Bataille définit en effet le sacré comme étant le « moment privilégié d’unité communielle »23, ce qui n’est pas sans faire penser au mythe de l’Âge d’or, c’est-à-dire à « la possibilité d’une même ivresse, d’un même vertige, d’une même volupté »24, comme le dit l’auteur dans L’Expérience intérieure. Qu’est-ce qui permet de « substituer à l’isolement de l’être, à sa discontinuité, un sentiment de continuité profonde »25 ? Georges Bataille propose plusieurs voies : le rire, la compassion, l’art, le sacrifice et l’érotisme, autant d’expériences qui déchirent le sujet et l’ouvrent à autrui. Il développe particulièrement l’érotisme, vaste domaine qui comprend notamment l’érotisme des corps et l’érotisme des cœurs. Ces deux types d’érotisme sont sacrés en ce qu’ils assurent la continuité entre les êtres. L’érotisme des corps implique « l’entière suppression des limites »26. En s’unissant, les amants donnent eux-mêmes corps au sacré. L’ « au-delà » commence, aux dires de l’auteur, dès lors qu’il y a « sensation de nudité »27, dans la mesure où « une fois nu, chacun de nous s’ouvre à davantage que lui »28. L’érotisme des cœurs réside quant à lui dans « ces sentiments forts et obsédants qui attachent à un autre qu’il a choisi un être individuel donné »29. Selon Georges Bataille, il procède de l’érotisme des corps : c’est à l’origine la passion qui « prolonge dans le domaine de la sympathie morale la fusion des corps entre eux »30. Dans l’érotisme des cœurs, l’amant aperçoit dans l’être aimé la totalité, c’est-à-dire la continuité de l’être. A ce qui sépare ordinairement les êtres se trouve substitué devant l’être aimé par le sentiment d’une ouverture à l’union définitive des cœurs. L’être aimé est pour l’amant « le substitut de l’univers »31 ; il lui donne « ce qui lui manque pour se sentir empli de la totalité de l’être, de telle manière qu’enfin, rien ne lui manque plus »32. Il apparaît à ses yeux comme étant « le sens de tout ce qui est »33, « la transparence du monde »34, la « vérité de l’être »35 : à travers lui, la complexité du monde disparaît et le fond de l’être, de « l’être plein, illimité, que ne limite plus la discontinuité personnelle »36, apparaît. Mais, pour reprendre une image qui figure dans La Littérature et le mal, le malheur est lié à l’amour, « comme l’ombre à la lumière37 ». Comme le note Georges Bataille, la passion « nous engage […] dans la souffrance puisqu’elle est, au fond, la recherche d’un impossible »38 : celui de posséder pleinement et définitivement l’être aimé et de ne former qu’un seul cœur avec le sien. L’amour ne peut être séparé de l’amertume, car il « veut saisir ce qui va cesser d’être »39. Si fusion des cœurs il y a, celle-ci ne peut être que temporaire. La passion appelle ainsi le désir de la mort, que ce soit sous la forme du meurtre ou du suicide. Comme le dit l’auteur, « [s]i l’amant ne peut posséder l’être aimé, il pense parfois à le tuer : souvent il aimerait mieux le tuer que le perdre »40.

La communication relève du « sacré gauche » ; elle est nécessairement maudite pour Georges Bataille, car elle ne peut être assurée que par la transgression des limites séparant les êtres. Le mal réside selon l’auteur dans la violence du déchirement de soi et des autres, dans le crime – symbolique – qu’implique toute forme de communication. Aux dires de Georges Bataille, celle-ci ne peut « s’établir que par la déchirure et la souillure »41 ; elle participe, soit du suicide soit du crime. Le Mal commence à partir du moment où l’homme consent à sa propre destruction, comme le note l’auteur dans Sur Nietzsche : « Pécher est le fait de l’être cédant au désir d’aller au-delà de son être. Il lui faut pour cela briser l’intégrité de son être propre (et l’intégrité d’autrui) »42. L’érotisme des corps est le domaine maudit par excellence en ce qu’il implique « la violation de l’être individuel des partenaires »43, violation qui « confine à la mort »44, « au meurtre »45. Il est assimilé chez Georges Bataille au sacrifice. Dans l’Antiquité, l’union charnelle semble l’analogue d’un acte sacrificiel : le sacrificateur – masculin – procède à une sorte de mise à mort, c’est-à-dire à la mise à nu et à la pénétration, de la victime – féminine. Il opère la dissolution de la femme, puis participe à cette même dissolution. C’est précisément l’acte de destruction qui assure la continuité dans laquelle se perdent à la fois le bourreau et la victime.

L’érotisme ne relève pas aux yeux des chrétiens de la « sexualité bénéfique »46, « voulue de Dieu »47, mais de la perversion (l’auteur reprend la définition donnée par l’Eglise selon laquelle un acte sexuel est pervers lorsqu’il n’est pas motivé par le souci de reproduction). Il appartient donc au « domaine maudit, interdit »48, délimité par l’infraction aux règles. Mais l’horreur qu’inspire l’érotisme ne fait qu’attiser le désir sexuel. C’est parce qu’elle est précédée ou qu’elle s’accompagne d’angoisse, que la jouissance assume un sens « divin »49. L’expérience du péché, de l’angoisse au moment où nous transgressons l’interdit, « au moment suspendu où il joue encore, et où nous cédons néanmoins à l’impulsion à laquelle il s’opposait »50, est précisément l’expérience mystique que nous propose de vivre Georges Bataille.

Bien que provenant d’un horizon culturel différent, Hubert Aquin théorise également et met en scène dans et par le récit une certaine forme d’« extrême du possible », qui renvoie chez lui à l’éternité du sentiment de plénitude. Comme le dit Jean-Pierre Martel, « [c]’est ce qu’il faut atteindre, cet état de surexistence d’où la lassitude et le désenchantement sont absents. […] Trou de mémoire traduit un désir et un besoin effrénés de nous (et de se) maintenir dans un état permanent de jouissance pre-orgastique »51. Le corps apparaît chez l’auteur comme l’un des moyens permettant d’atteindre le sacré, ce qui rejoint les considérations batailliennes sur l’immanence évoquées plus haut. Les voies proposées par Hubert Aquin sont similaires à celles qu’indique Georges Bataille, notamment la sexualité, qui se présente comme une expérience qui permet de vivre une forme de transcendance sur terre. Les personnages aquiniens cherchent à excéder les limites de leur corps et celles du corps de l’autre pour atteindre la « totalité »52, la « plénitude mystique »53. Le mécanisme liant interdit et transgression, théorisé par Georges Bataille dans L’Erotisme, se retrouve dans les œuvres romanesques d’Hubert Aquin. Tout comme chez l’auteur français, la transgression n’apparaît pas comme un attribut inhérent au sacré, elle en est le principe même, en témoigne la scène dans L’Antiphonaire dans laquelle l’abbé Chigi possède la jeune épileptique Renata, scène nimbée de l’aura religieuse du texte biblique du Cantiquedes cantiques, qui illustre bien le fait que la plénitude ne peut se savourer qu’entachée de sacrilège. Le corps de l’autre est une source de délices inestimables, d’autant plus lorsque son accès est défendu. A l’instar de Georges Bataille qui confère à l’érotisme le sens d’« approbation de la vie jusque dans la mort »54, Hubert Aquin corrèle intimement dans son œuvre instinct de vie et instinct de mort. L’érotisme, tel qu’il est représenté dans ses romans, est un domaine chargé de violence, une violence qui toutefois, à la différence de chez Georges Bataille, est véritable et non symbolique. La violence dont l’auteur français parle renvoie à la rupture de l’intégrité des êtres. Si violence il y a dans ses romans et récits, celle-ci résulte d’un commun accord entre des adultes plus que consentants. Chez Hubert Aquin, l’expérience de l’érotisme est bien, pour reprendre la formule bataillienne, « la cruauté provoquant la jouissance »55, formule prise ici au sens littéral. L’érotisme se trouve ainsi dénaturé (Eros, au sens freudien, est pulsion de vie), au point d’être tout le contraire de ce que dit Georges Bataille : « approbation de la mort jusque dans la vie ». La violence imposée à la femme, la possession brutale de son corps, sont sources de jouissance pour les personnages masculins aquiniens. Dans Trou de mémoire, P.X. Magnant fait figure de terroriste sexuel : il dit « perforer la grille humide d[u] ventre »56 de Joan, il affirme par ailleurs « transpercer doucement le ventre blanc de [sa partenaire] »57. La scène à Londres illustre bien ce despotisme sexuel exercé par le personnage :

Joan était réticente, je l’ai vite compris; je lui ai dit de s’approcher de moi. Elle m’a regardé longuement de ses grands yeux terrifiés de petite Anglaise perdue; j’ai répété mon ordre, elle a obéi enfin. […] nous nous sommes livrés à la subversion la plus basse, très basse oh ! oui; j’ai déboutonné l’imperméable de Joan, afin de trouver l’agrafe latérale de sa robe et, ma foi, j’ai été victorieux partout à la fois […] N’eût été le cri étouffé de Joan (à l’apogée de son orgasme), aucun promeneur solitaire n’aurait pu deviner le commerce tyrannique et psalmodié que voilait notre silhouette imperméable.58

Comme l’écrit Lori Saint-Martin, « [l]e narrateur éprouvera le besoin de se voir comme un être tout-puissant à qui obéissent, fascinées, les femmes »59.Il est animé par une volonté de puissance, un désir de domination. Le plaisir ne découle pas tant de l’acte sexuel lui-même, que du sentiment d’avoir le contrôle sur l’autre. Sur ce point, Hubert Aquin est très proche de Sade. Les personnages aquiniens ne cherchent pas à communiquer, à se perdre, mais au contraire à s’affirmer pleinement comme êtres distinctifs et à forcer l’autre à se donner complètement à lui. Pour Erich Fromm, l’essence du sadisme réside précisément dans le désir de détenir un pouvoir absolu sur un être vivant et ce, en dehors de toute implication sexuelle particulière (l’intensité des désirs sadiques peut toutefois affecter les pulsions sexuelles)60. Avoir le contrôle sur un être, faire de cet être sa chose, sa propriété, en devenir le dieu, telle est selon lui l’aspiration la plus profonde du sadique61. Mais la puissance absolue ne serait qu’une illusion62 : le sadique est sadique « parce qu’il se sent impuissant, sans vie et sans défense »63 et qu’« [i]l essaye de compenser cette carence en prenant de l’ascendant sur les autres, en transformant en dieu le ver de terre qu’il a l’impression d’être »64. Ne parvenant pas à être, n’ayant pas son centre en lui-même, le sadique chercherait à exercer son pouvoir sur l’autre pour se sentir exister65. Le sadisme est réduit à n’être, sous la plume d’Erich Fromm,que« la transformation de l’impuissance en une impression de surpuissance »66, que « la religion des handicapés psychiques »67. Les propos que tient Hubert Aquin dans son Journal viennent confirmer cette théorie : l’auteur dit être atteint d’un « complexe d’héroïsme », c’est-à-dire de « la maladie d’un faible épris de force »68, propos qui s’appliquent à ses personnages, notamment au narrateur d’Obombre, qui déclare d’entrée de jeu n’être « qu’une pauvre loque qui se prend pour Dieu »69.

L’expérience érotique n’est pas totalement satisfaisante pour les personnages aquiniens, car la jouissance sur laquelle elle débouche n’est que temporaire.Plus fondamentalement, chez Hubert Aquin, le « sacré gauche », duquel relève cette expérience, semble constituer une tentation à laquelle il est « mal » de céder, car il éloigne du « sacré droit », en l’occurrence de la figure christique et de la perfection qu’elle représente. Le motif de la chute du corps est omniprésent dans L’Antiphonaire. Les nombreuses chutes de William pourraient s’assimiler à la Chute, c’est-à-dire à l’expulsion de l’homme du paradis. Dans son Journal, Hubert Aquin établit un lien entre chute et culpabilité ; il fait notamment référence, pour appuyer ses propos, à L’Air et les songes de Gaston Bachelard. Dans cet ouvrage, l’auteur évoque l’idée d’une chute « fautive », « dont nous portons en nous-mêmes la cause, la responsabilité, dans une psychologie complexe de l’être déchu »70. Hubert Aquin fait précisément allusion dans son Journal à une faute sans pour autant la déterminer précisément et qui serait d’ordre ontologique :

les remords d’un jour sont les formes d’une culpabilité insondable qui, toute la vie, vient déranger la conscience et lui refuser la paix. C’est toujours le même remords qu’on traîne toute sa vie qui s’empare de la conscience à la moindre occasion et lui gâte son plaisir. C’est une maladie sournoise qui laisse des répits trompeurs, mais qui ne quitte jamais l’organisme. On la traîne partout avec soi […]. On naît avec le remords et c’est de lui qu’on meurt.71

L’auteur et ses personnages apparaissent comme tiraillés entre le besoin de Dieu et son refus, entre l’équilibre de la reconstruction et le déséquilibre de la désintégration, en témoigne l’article intitulé « Le Christ ou l’aventure de la fidélité »:

je suis balancé […] entre ces deux extrêmes d’amour et d’ignorance […] je veux parfois vouer [au Christ] une fidélité profonde et que mon désir de plénitude ne soit qu’un secret désir de m’approcher de lui. Mais […] c’est quand je suis au sommet de l’effort que j’ai le vertige de l’indifférence insondable […]. Je n’arrête pas de choisir entre ce qui me rapproche du Christ et ce qui m’en éloigne. Tout le conflit de ma vie est cette alternative de perfection ou de fuite, ce balancement entre la fidélité au Christ et mon propre désagrégement en tant qu’homme.72

À la différence du Dieu absent, voire mort, mis en scène par Georges Bataille, le Christ, chez Hubert Aquin, reste bien présent sur le devant de la scène. L’œuvre aquinienne semble être motivée par une quête divergente de celle de Georges Bataille et qui consisterait, non pas à sombrer dans « l’inconnu », mais à entrer en communion avec le Christ. Le narrateur de Prochain épisode est en quête de K, qui pourrait bien s’assimiler à la figure du Christ tout comme son avatar Christine dans L’Antiphonaire. Comme le note Hubert Aquin, « [n]ous sommes toujours à la recherche d’un monde impossible d’absolu et de plénitude. Égarés sur terre, nous essayons désespérément de réintégrer le ciel »73. Tout ce qui a trait au corps, au sexe, apparaît comme étant essentiellement mauvais, d’où les perversions qui en découlent et que nous avons évoquées plus haut (le terme de perversion est à entendre ici au sens d’Erich Fromm : il y a perversion lorsque l’un des deux partenaires devient l’objet du mépris de l’autre au cours de l’acte, de son désir de faire souffrir, et que la pulsion qui est normalement au service de la vie devient une pulsion qui étouffe la vie74). Seul le dépassement du terrestre, du corporel, semble pouvoir permettre cette « réintégration du ciel » tant attendue, tant espérée. Ce que propose alors Hubert Aquin n’est pas tout à fait différent de ce que suggère Georges Bataille : « l’érotisme des cœurs », pour reprendre l’expression bataillienne, qui se présente comme une expérience fondamentale de la continuité. Hubert Aquin parle dans son Journal de l’amour comme d’un « absolu qu’on veut prendre dans nos deux mains », comme d’un « désir incessant de donner son corps et son âme et d’être ainsi dans la plénitude » ; il ajoute : « l’amour, quel qu’il soit est une tragédie. […] Il n’y a vraiment qu’une tragédie et je veux la trouver – je veux la vivre, ne jamais m’en éloigner car c’est le salut. Je veux m’y perdre et vivre une vie totale »75. S’il est transfiguré par l’érotisme des cœurs, l’érotisme des corps ne constitue pas un obstacle à la spiritualité, bien au contraire. Voici en effet ce que déclare l’auteur à cet égard, toujours dans son Journal : « Jamais je n’ai tant aimé un corps, jamais tant chéri celle qui s’abandonne. […] Le monde entier pour moi ne vaut pas ce ventre que j’aime et où j’ai retrouvé Dieu et tous les anges »76. Toutefois, se délivrer de l’enveloppe corporelle et renaître sous la forme d’un esprit semble être l’aspiration la plus profonde des personnages et d’Hubert Aquin lui-même. Voici effectivement ce qu’affirme Andrée Yanacopoulo à ce propos: « Chose certaine, depuis novembre 1976 il [Hubert Aquin] est allé en s’affaiblissant, physiquement parlant. Il était complètement détaché de la vie, il me disait : “Je rêve de me désincarner, je ne veux plus habiter mon corps”77. » S’exiler de la condition animale, s’évaporer de toute incarnation, telle serait la possibilité de salut pour les personnages et pour l’auteur lui-même.

Bibliographie

Ouvrages de Georges Bataille :

L’Expérience intérieure, dans Œuvres complètes, t. 5, Paris, Gallimard, 1973, p. 7-189.
Le Coupable, dans Œuvres complètes, t. 5, Paris, Gallimard, 1973, p. 235-392.
Sur Nietzsche, dans Œuvres complètes, t. 6, Paris, Gallimard, 1973, p. 7-205.
Théorie de la religion, dans Œuvres complètes, t. 7, Paris, Gallimard, 1976, p. 281-351.
L’Histoire de l’érotisme, dans Œuvres complètes, t. 8, Paris, Gallimard, 1976, p. 7-165.
La Littérature et le mal, dans Œuvres complètes, t. 9, Paris, Gallimard, 1979, p. 168-316.
L’Erotisme, dans Œuvres complètes, t. 10, Paris, Gallimard, 1987, p. 7-270.

Articles de Georges Bataille :

« Le sacré », dans Œuvres complètes, t. 1, Paris, Gallimard, 1970, p. 559-563.

Ouvrages d’Hubert Aquin :

Trou de mémoire, Montréal, BQ, 1993.
L’Antiphonaire, Montréal, BQ, 2005.
« Obombre (roman) », Liberté, vol. 23, n° 3, 1981, p. 16-24.
Journal 1948-1971, Montréal, BQ, 1992.
Mélanges littéraires I.Profession : écrivain, Montréal, BQ, 1995.

Ouvrages et articles critiques sur l’œuvre d’Hubert Aquin :

« Aquin par Aquin », entrevue avec Yvon BOUCHER, Le Québec littéraire 2, Montréal, 1976, p. 129-149.
MACCABÉE-IQBAL, Françoise, Hubert Aquin romancier, Québec, Presses de l'Université Laval, 1978.
MARTEL, Jean-Pierre, « Trou de mémoire : œuvre baroque. Essai sur le dédoublement et le décor », Voix et images du pays, vol. 8, n°1, 1974, p. 67-104.
SAINT-MARTIN, Lori, « Mise à mort de la femme et libération de l’homme : Godbout, Aquin, Beaulieu », Voix et Images, vol. X, n° 1, automne 1984, p. 107-117.
SHEPPARD, Gordon, YANACOPOULO, Andrée, Signé Hubert Aquin. Enquête sur le suicide d’un écrivain, Montréal, Boréal Express, 1985.

Autres :

AGAMBEN, Giorgio, Homo sacer I, trad. de l’italien par Marilène Raiola, Paris, Seuil, 1997.
BACHELARD, Gaston, L’Air et les songes, Paris, José Corti, 1962.
CAILLOIS, Roger, L’Homme et le sacré, Paris, Gallimard, 1950.
FROMM, Erich, La Passion de détruire : anatomie de la destructivité humaine [Anatomy of human destructiveness], trad. de l’américain par Théo Carlier, Paris, Laffont, 1975.
HERTZ, Robert, Sociologie religieuse et folklore, Paris, Alcan, 1928.

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Notes

↑ 1 Françoise Maccabée Iqbal, dans son étude intitulée Hubert Aquin romancier, fait référence à Georges Bataille car, selon elle, l’auteur québécois et l’auteur français établissent tous deux un lien entre la transgression (le viol plus précisément) et la recherche de la plénitude, entre l’amour et la mort. Pour la référence : F. MACCABEE-IQBAL, Hubert Aquin romancier, Québec, Presses de l’Université Laval, 1978, p. 100. Nous serons amenés à nuancer ces propos.

↑ 2 Dans son entrevue avec Hubert Aquin, Yvon Boucher rappelle la position de Françoise Maccabée-Iqbal et demande à l’auteur s’il y a bel et bien une relation entre ses écrits et ceux de Georges Bataille. A cela, Hubert Aquin répond : « Le viol est sans doute la transgression ultime, maintenant je ne peux pas faire référence à Bataille. C’est un auteur qui m’a ennuyé que je n’aie pas pu tout à fait souffrir. Il reste que le viol est une chose horrible et c’est, malgré tout, un peu trop présent dans mes histoires. J’ai l’impression que c’est une relation qui n’est pas loin de frôler la mort, ce n’est pas loin du meurtre, d’une volonté de destruction et on pourrait, en faisant de la psycho-critique, ramener cela à quelque chose comme le meurtre fondamental. C’est l’acte transgressif instaurateur de la tragédie. ». Pour la référence : « Aquin par Aquin », entrevue avec Yvon Boucher, Le Québec littéraire 2, Montréal, 1976, p. 136.

↑ 3 Expression qui figure dans R. CAILLOIS, L’Homme et le sacré, Paris, Gallimard, 1950, p. 52.

↑ 4 G. BATAILLE, « Le sacré », dans Œuvres complètes, t. 1, Paris, Gallimard, 1970, p. 562.

↑ 5 G. BATAILLE, Théorie de la religion, dans Œuvres complètes, t. 7, Paris, Gallimard, 1976, p. 324.

↑ 6 A. ERNOUT et A. MEILLET cités dans G. AGAMBEN, Homo sacer I, Paris, Seuil, 1997, p. 89.

↑ 7 R. HERTZ cité dans R. CAILLOIS, L’Homme et le sacré, op. cit., p. 49

↑ 8 R. CAILLOIS, L’Homme et le sacré, op. cit., p. 67.

↑ 9 Ibid., p. 49.

↑ 10 Ibid., p. 49.

↑ 11 Ibid., p. 67.

↑ 12 Ibid., p. 49.

↑ 13 Ibid., p. 52, 183.

↑ 14 Ibid., p. 38, 49.

↑ 15 R. HERTZ, Sociologie religieuse et folklore, Paris, Alcan, 1928, p. 91.

↑ 16 G. BATAILLE, L’Expérience intérieure, dans Œuvres complètes, t. 5, Paris, Gallimard, 1973, p. 97.

↑ 17 G. BATAILLE, « Notes - Le Coupable », dans Œuvres complètes, t. 5, op. cit., p. 507.

↑ 18 G. BATAILLE, Théorie de la religion, op. cit., p. 325.

↑ 19 Ibid., p. 326.

↑ 20 Ibid., p. 324.

↑ 21 G. BATAILLE, L’Expérience intérieure, op. cit., p. 35.

↑ 22 Ibid., p. 35.

↑ 23 G. BATAILLE, « Le sacré », art. cit., p. 562.

↑ 24 G. BATAILLE, L’Expérience intérieure, op. cit., p. 150.

↑ 25 G. BATAILLE, L’Erotisme, dans Œuvres complètes, t. 10, Paris, Gallimard, 1987, p. 21.

↑ 26 Ibid., p. 129.

↑ 27 G. BATAILLE, Sur Nietzsche, dans Œuvres complètes, t. 6, Paris, Gallimard, 1973, p. 118.

↑ 28 Ibid., p. 118.

↑ 29 G. BATAILLE, L’Histoire de l’érotisme, dans Œuvres complètes, t. 8, Paris, Gallimard, 1976, p. 135.

↑ 30 G. BATAILLE, L’Erotisme, op. cit., p. 25.

↑ 31 G. BATAILLE, L’Histoire de l’érotisme, op. cit., p. 139.

↑ 32 Ibid., p. 139.

↑ 33 G. BATAILLE, L’Erotisme, op. cit., p. 26.

↑ 34 Ibid., p. 26.

↑ 35 Ibid., p. 27.

↑ 36 Ibid., p. 26.

↑ 37 G. BATAILLE, La Littérature et le mal, dans Œuvres complètes, t. 9, Paris, Gallimard, 1979, p. 153.

↑ 38 G. BATAILLE, L’Erotisme, op. cit., p. 26.

↑ 39 G. BATAILLE, L’Expérience intérieure, op. cit., p. 143.

↑ 40 G. BATAILLE, L’Erotisme, op. cit., p. 25.

↑ 41 G. BATAILLE, Sur Nietzsche, op. cit., p. 48.

↑ 42 Ibid., p. 397.

↑ 43 G. BATAILLE, « Notes - L’Erotisme », dans Œuvres complètes, t. 10, Paris, Gallimard, 1987, p. 691.

↑ 44 Ibid., p. 691.

↑ 45 Ibid., p. 691.

↑ 46 G. BATAILLE, L’Erotisme, op. cit., p. 226.

↑ 47 Ibid., p. 226.

↑ 48 G. BATAILLE, L’Histoire de l’érotisme, op. cit., p. 108.

↑ 49 G. BATAILLE, L’Erotisme, op. cit., p. 117.

↑ 50 Ibid., p. 45.

↑ 51 J.-P. MARTEL, « Trou de mémoire : œuvre baroque. Essai sur le dédoublement et le décor », Voix et images du pays, vol. 8, n°1, 1974, p. 72.

↑ 52 H. AQUIN, L’Antiphonaire, Montréal, BQ, 2005, p. 234.

↑ 53 Ibid., p. 234.

↑ 54 G. BATAILLE, L’Erotisme, op. cit., p. 17.

↑ 55 Ibid., p. 53.

↑ 56 H. AQUIN, Trou de mémoire, Montréal, BQ, 1993, p. 29.

↑ 57 Ibid., p. 100.

↑ 58 Ibid., p. 67.

↑ 59 L. SAINT-MARTIN, « Mise à mort de la femme et libération de l’homme : Godbout, Aquin, Beaulieu », Voix et Images, vol. X, n° 1, automne 1984, p. 112.

↑ 60 E. FROMM, La Passion de détruire, Paris, Laffont, 1975, p. 294, 295, 302.

↑ 61 Ibid., p. 302.

↑ 62 Ibid., p. 303.

↑ 63 Ibid., p. 305.

↑ 64 Ibid., p. 305.

↑ 65 Ibid., p. 305, p. 309.

↑ 66 Ibid., p. 303.

↑ 67 Ibid., p. 303.

↑ 68 H. AQUIN, Journal 1948-1971, Montréal, BQ, 1992, p. 54.

↑ 69 H. AQUIN, « Obombre (roman) », Liberté, vol. 23, n° 3, 1981, p. 16.

↑ 70 G. BACHELARD, L’Air et les songes, Paris, José Corti, 1962, p. 109.

↑ 71 H. AQUIN, Journal 1948-1971, op. cit., p. 164-165.

↑ 72 H. AQUIN, Mélanges littéraires I.Profession : écrivain, Montréal, BQ, 1995, p. 42-45.

↑ 73 H. AQUIN, Journal 1948-1971, op. cit., p. 158.

↑ 74 E. FROMM, La Passion de détruire, op. cit., p. 295.

↑ 75 H. AQUIN, Journal 1948-1971, op. cit., p. 132-133.

↑ 76 Ibid., p. 161-162.

↑ 77 G. SHEPPARD, A. YANACOPOULO, Signé Hubert Aquin. Enquête sur le suicide d’un écrivain, Montréal, Boréal Express, 1985, p. 119.

Pour citer cet article :

Candy HOFFMANN, Le « sacré noir » chez Georges Bataille et Hubert Aquin, Le Québec recto/verso, Publifarum, n. 21, pubblicato il 21/11/2014, consultato il 14/12/2017, url: http://publifarum.farum.it/ezine_articles.php?id=289

 

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