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Le crayon et le burin. Dessins et gravures dans le « Dictionnaire des antiquités romaines et grecques » d’Anthony Rich (1861)

Pierluigi LIGAS



Résumé

Le XIXe siècle a manifesté un intérêt marqué pour l’étude de l’Antiquité grecque et romaine. La présente contribution traite des dessins et gravures de la version française du dictionnaire d’Anthony Rich, qui a connu, à l’époque, un grand succès, et en propose quelques échantillons.

Abstract

The nineteenth century has shown a strong interest in the study of Greek and Roman Antiquity. This paper deals with drawings and engravings of the French version of Anthony Rich dictionary, which had at the time a great success, and proposes some samples.

Introduction

La prise de conscience que les différentes époques, ainsi que les différentes civilisations et cultures qui se sont succédé, forment un ensemble qui n’a pas forcément, ou n’a pas toujours, de rapport direct avec le monde contemporain, a provoqué, il y a deux siècles environ, un véritable engouement pour tout ce qui touche à l’Histoire. Tant et si bien que l’étude des antiquités grecque et romaine, en commun avec les autres études historiques et philologiques, a fait de grands progrès en Europe dans les cinquante premières années du XIXe siècle et s’est poursuivie, bien qu’avec des hauts et des bas, jusqu’aux premières décennies du XXe. Il en est de même de l’étude de l’art antique, étude à laquelle auparavant les chercheurs accordaient peu d’attention : cultivée avec diligence en Allemagne d’abord, avec Winckelmann et Lessing, elle a donné naissance à la critique d’art.

Parmi les nombreux ouvrages sur l’Antiquité qui ont vu le jour à cette époque, manuels ou dictionnaires, illustrés ou non, il convient de citer, pour l’antiquité grecque et romaine le Dictionnaire des antiquités grecques et romaines de Daremberg, Saglio et Pottier,1illustré, et la Technologie und Terminologie der Gewerbe und Künste bei Griechen und Römern de Hugo Blümner,2 illustré ; pour l’antiquité grecque uniquement, le Griechische Alterthümer de Georg Friedrich Schömann,3 illustré, et le Lexique des Antiquités grecques de Pierre Paris et Gilles Roques,4 illustré. Tous ouvrages de choix, précédés de quelques décennies par le monumental Der Attische Process: 4 Bücher de Moritz Hermann, Eduard Meier et Georg Friedrich Schömann,5 non illustré, le Dictionary of Greek and Roman Antiquities de W. Smith,6 illustré, le Römische geschichtede Theodor Mommsen,7 illustré, et le dictionnaire d’Anthony Rich, qui forme la matière de la présente étude.8

Concernant les illustrations, une question peut se poser, à savoir si pour remplir au mieux son rôle, un dictionnaire doit ou non être illustré. « Tant de figures [...] ne servent de rien qu’à faire acheter plus cher le livre »,écrivait Furetière.9 L’histoire relativement récente de l’édition lui a donné tort. Selon une définition générale communément admise, une illustration est une représentation graphique ou picturale servant à décrire ou à accompagner par l’image un texte informatif. Aujourd’hui l’on sait pertinemment que cet « accompagnement », loin d’être anodin, joue un rôle primordial dans la compréhension d’ouvrages de consultation traitant de sujets qui requièrent une attention particulière10. Yves Gaulupeau constate que l’utilité de l’illustration est surtout reconnue pour l’enseignement des civilisations antiques : lorsqu’elles sont associées à l’observation des différentes époques de l’Histoire et à l’étude des textes, les illustrations, en mettant en relief les témoignages disponibles, facilitent incontestablement l’immersion dans le passé.11 Dans la représentation d’objets, de personnages et de sujets appartenant à des temps révolus est en effet convoquée une foule de détails qui entretiennent avec la réalité du passé des relations sur le mode de la synecdoque et de la métonymie, la première intervenant lorsque « l’un des détails de la composition graphique est exemplaire de phénomènes similaires à l’extérieur du cadre de l’image ».12 C’est le cas entre autres, nous le verrons, du dictionnaire d’Anthony Rich, qui a fait de la qualité et de la précision des illustrations un de ses principaux atouts.

En raison des limites imposées, dans un premier temps je procèderai à la présentation du dictionnaire, sans négliger le point de vue formel ; j’en restreindrai ensuite l’analyse à quelques articles et figures hautement représentatifs de l’esprit qui a animé la réalisation de l’ouvrage.

Un dictionnaire « historique »

L’engouement pour le passé, et notamment pour les antiquités grecque et romaine, qui caractérisa la période susmentionnée, ressort clairement de la phrase suivante, extraite de la Préface du dictionnaire de Rich :

Depuis quelques années, il est vrai, ç’a été chez nous une disposition générale d’étudier le passé, et d’interroger avec curiosité les coutumes des âges écoulés, que cette étude eût pour objet notre nation ou les autres contrées ; et plusieurs érudits,anglais ou allemands, qui ont visité l’Italie ou qui y ont séjourné se sont occupés plus particulièrement dans leurs recherches des antiquités classiques.13

L’editio princeps de l’ouvrage parut en 1849 à Londres, chez Longman, Green, Brown and Longmans sous le titre The Illustrated Companion to the latin Dictionary and greek Lexicon, forming a glossary of all the words representing visible objects connected with the arts, manufactures, and everyday life of the Greeks and Romans. Traduit en français quelques années plus tard sous la direction d’Adolphe Chéruel et édité à plusieurs reprises sous le titre Dictionnaire des antiquités romaines et grecques,cet ouvrage est devenu un classique incontournable. L’exemplaire utilisé ici est celui de la toute première édition française, publiée à Paris en 1861, chez Firmin-Didot.

Ligas1

Fig. 1. Page de titre de la première édition française

C’est dans la page de titre même de l’editio princeps que le dictionnaire de Rich porte sa marque spécifique et annonce son contenu : en premier lieu, fixer le sens véritable de tous les termes, techniques ou autres, désignant un objet particulier, un produit de l’art, un travail des mains qui peut tomber sous la vue ; en second lieu donner une idée précise de cet objet, en en offrant une représentation fidèle, d’après quelque original classique.Et comme une bonne perception de l’esprit de l’Antiquité ne peut se passer des témoignages de l’art antique, il se sert de la représentation des œuvres d’art comme secours pour éclaircir les textes. Nul doute alors qu’il s’agit d’un dictionnaire de spécialité, où l’anglais (le français en traduction) de la microstructure alterne avec le latin et le grec de la macrostructure. Rich prend le latin comme base, de préférence au grec, parce que, comme l’écrit l’auteur lui-même, étant plus connu, il est censé donner à son ouvrage une portée et un intérêt plus grands. La partie grecque y est certes sacrifiée à la romaine, mais « les synonymes grecs – est-il précisé dans la Préface – lorsque leur correspondance est bien établie, sont placés entre parenthèses à côté des mots considérés comme importants ».14

Dans ce volume de 740 pages au format 20x12,5 cm, dans un souci de clarification et de hiérarchisation des éléments, le texte et les illustrations sont distribués sur deux colonnes séparées par une ligne verticale. Les illustrations, qui ont fait l’objet de soins particuliers, visent essentiellement à garantir une meilleure appréhension de la réalité historique et à développer la réflexion. Il s’agit de figures non légendées – l’entrée de l’article et la définition faisant office de légende – incluses dans le texte, montrant des dessins, des peintures et des gravures d’objets, d’œuvres d’art, de monuments, d’hommes et de femmes, d’occupations et de gestes de la vie de tous les jours, tant romains que grecs.15 Techniquement, pour les deux colonnes, le bord gauche des figures est soit aligné sur le bord gauche du texte (dans ce cas la figure occupe toute la largeur de la colonne), soit rentré d’un nombre de centimètres variable en fonction de la taille de la figure, en ce sens qu’une illustration plus petite que la largeur effective de la colonne occupe toujours la partie droite du bloc de texte. Mais il n’est pas rare de rencontrer des figures qui prennent toute la largeur de la page : à l’article Amphitheatrum par exemple (Fig. 2), où on a une vue en coupe de l’édifice, ou encore aux articles Circus et Thermae (Fig. 3), alors qu’il n’est pas de figure centrée sur le bloc de texte,un espacement de trois millimètres maximum séparant toujours la figure du texte, à gauche, au-dessus et au-dessous. Il arrive parfois qu’un des éléments du dessin ou de la gravure suppose, pour être compris, qu’on postule qu’il n’est qu’une partie d’un tout extérieur à la scène représentée :16 c’est le cas des représentations de bien des métiers, comme aux articles Hortulanus, pépiniériste (Fig. 4), Lapidarius, tailleur de pierres, Ferrarius, forgeron/armurier. Il en est de même des figures reproduisant des détails précis d’une technique artistique particulière par exemple,comme à l’article Incisura, « terme employé par les peintres romains pour désigner ce que, dans la langue technique, graveurs et artistes appellent maintenant hachures »,17 ou architecturale, comme à l’article Isodomos, dont Vitruve et Pline nous apprennent que c’était un genre de maçonnerie adopté par les architectes grecs. D’autres termes, comme Cavædium (ou Cavus ædium), partie creuse d’une maison, Emplecton, technique de construction des murs que les Romains ont héritée des Grecs, Lateraria, briqueterie, Porta, etc., non seulement ils mettent l’accent sur l’utilité de méthodes en usage dans l’Antiquité, mais, grâce aux illustrations associées, ils donnent également une certaine idée de l’urbanisme romain et/ou grec, de son réseau technique, des matériaux utilisés.18

Le domaine vestimentaire aussi occupe une place d’importance dans l’iconographie du dictionnaire. Les quelque trois cents termes qui s’y rattachent sont presque tous illustrés par des gravures et des dessins. Prenons Chlamys, terme désignant un manteau léger et court très répandu chez les Grecs et adopté accidentellement et exceptionnellement chez les Romains ; ou bien Lorica, employé pour désigner d’une manière générale la partie de l’armure défensive qui couvrait le dos, la poitrine, le ventre et les côtés jusqu’à la ceinture, c’est-à-dire la cuirasse (Fig. 5), que depuis l’époque homérique portaient habituellement les généraux et les officiers supérieurs, chez les Grecs comme chez les Romains ; ou encore Peplum – mot grec transcrit en latin pour désigner une partie du vêtement des femmes que les Latins connaissaient sous le nom de PallaStrophium, écharpe, Tunica, Galea (Fig. 6), casque de peau ou cuir,19 etc.

Bien que la représentation d’un objet donne une bien meilleure idée des raisons pour lesquelles il était envisagé et la façon dont il était utilisé que, seule, toute définition ne saurait transmettre, il ne faut pas se leurrer : les illustrations qui agrémentent le dictionnaire de Rich ne pourraient rendre compte du caractère exact des réalités qu’elles reproduisent sans le secours de témoignages directs de contemporains que l’auteur nomme les « autorités ».C’est pourquoiRich s’appuie sur les écrits d’hommes de lettres, de grammairiens, d’historiens antiques, de scholiastes,20 ainsi que sur des inscriptions latines et grecques. Véritables « morceaux choisis », ces écrits et ces inscriptions font fonction de documents utilitaires : le texte et l’image se supportent alors mutuellement, chacun remédiant aux « absences » de l’autre ou en interprétant les détails. L’observation est ainsi guidée, mais sans que soit bridée la liberté de l’observateur, son interprétation de ce qu’il découvre au fur et à mesure.

Les sujets des gravures ont été choisis par l’auteur pendant son séjour de sept années dans le centre et dans le sud de l’Italie, et les dessins exécutés par lui-même ou sous sa surveillance. Tous ou presque ont été pris à partir d’originaux, parmi lesquels des manuscrits,21 conservés dans divers musées. Nul doute alors que l’on a affaire ici à des « icônes » du passé, plutôt qu’à des « indices » ou des « symboles », selon la terminologie de Peirce.22 Un dictionnaire historique illustré, car c’est bien de cela qu’il s’agit, peuplé d’icônes permet de créer un univers où « le passé n’est plus ce chaos inconnu dont ne subsistent que quelques traces informes et contradictoires, mais un monde constitué dont on feuillette les différents aspects avec assurance et curiosité ».23

Dans le dictionnaire de Rich la plupart des illustrations donnent lieu à une comparaison explicite, tant au niveau du texte que des images, entre les coutumes romaine et grecque, une partie conséquente de la nomenclature étant consacrée à des termes référant aux institutions politiques de l’Antiquité, aux habitudes guerrières (le vocabulaire guerrier compte plus de deux cent cinquante termes), sociales, religieuses, culturelles, aux transports,24 aux techniques de culture, à la vie domestique.C’est la raison d’être de certains « tableaux », images « narratives »25 qui occupent une place d’importance, comme à l’article Caupona (Fig. 7), terme pris dans son acception courante de débit de boissons, ou aux articles Hostia, victime sacrifiée, Suovetaurilia (Fig. 8), sacrifice de purification, et Victimarii,26 serviteurs ou ministres employés aux sacrifices ; autant d’habitudes et de rituels, si caractéristiques de ces temps reculés, que l’on retrouve ça et là dans les pages du dictionnaire de Rich et qui sont exemplaires de pratiques généralisées chez les Grecs et/ou les Romains. Il en est de même de la vie culturelle, avec le Ludus litterarius, des spectacles (plus de cent cinquante entrées), dont la Chironomia (Fig. 9), art de gesticuler ou de parler avec ses mains et par gestes, avec ou sans le secours de la voix, et la Chorea, danse en cœur, de la musique, comme aux entrées Cithara, Citharista, ou encore des loisirs, comme Balneum, bain particulier, et Venatio (Fig. 10), chasse aux bêtes féroces, des jeux etc., toutes pratiques largement représentées iconographiquement27 sous leurs traits véritables, comme dans un miroir fidèle. Des images de ce type sont le support idéal d’une leçon d’histoire par l’observation.

Conscient desdifficultés auxquelles est confronté l’observateur ordinaire lorsqu’il se trouve en présence d’icônes du passé, Rich a pris le parti de dessiner ou de noter chaque chose qu’il observait et qui pouvait servir à éclairer la langue ou les mœurs de l’antiquité classique :

Une description, quand elle est assez nette et assez circonstanciée, peut donner toute l’instruction désirable ; et pourtant les idées n’en deviendront que plus claires si on voit une représentation fidèle de la chose elle-même. Ce qui est tracé avec la plume n’est pas plus net et plus véridique, n’emporte pas plus la conviction que ce qui est tracé avec le pinceau ou le burin.28

On ne peut alors que partager l’avis de Thierry Smolderen, pour qui les images sont des « attracteurs universels »,29 grâce auxquels deux possibilités s’ouvrent au lecteur, qui n’a qu’à faire jouer l’alternance lecture du texte et recherche d’éléments dans l’image ou bien observer en premier l’image puis lire le texte,30 quitte à revenir sur l’image pour y récolter les quelques détails qui auraient échappé à son attention et, surtout, pour ne pas succomber au prisme parfois trompeur de l’imagination. Et à preuve de l’utilité indiscutable des illustrations, je rapporte ici l’exemple qu’en donne Rich lui-même dans la Préface. Il s’agit de deux termes désignant une espèce particulière de lance :Hasta amentata et Hasta hansata, que les dictionnaires donnent comme synonymes, bien que les notions véhiculées par les deux adjectifs soient distinctes. Le substantif Amentum désigne, en effet, un objet analogue à une lanière droite, et le substantif Ansa quelque chose de courbé en forme de bride ou de poignée. Mais on n’aurait pu établir une distinction exacte sans la découverte de deux dessins antiques, l’un sur un vase qui présente une lance avec une courroie droite attachée au bois, comme le montre la gravure à l’entrée Amentum, l’autre sur les parois d’une tombe à Pæstum, qui montre une lance avec une poignée semi-circulaire en forme de bride attachée au bois par laquelle on passait la main, comme le montre la figure à l’entrée Ansatus.31

De toutes les gravures – près de deux mille – cinquante seulement sont prises d’autres originaux que les modèles grecs ou romains. La moitié de ces dernières sont dessinées d’après les antiquités égyptiennes, douze sont reproduites d’après les modèles employés encore aujourd’hui principalement en Asie, en Grèce ou en Italie, trois sont tirées d’originaux chinois.32 En ce qui concerne la fidélité de l’exécution, condition essentielle dans des travaux de ce genre, plusieurs dessins ont été faits sur bois, d’après des dessins ou des esquisses exécutées par l’auteur lui-même.

Un dictionnaire historique étant un dictionnaire de spécialité avec une microstructure de type encyclopédique fort développée,33 la coprésence d’une figuration, l’illustration, et de sa désignation, la légende – ou, dans le cas qui nous occupe, le terme et sa définition (description) – contiguës à la figure – impose des contraintes qui sont propres à un dispositif technique particulier « dans lequel et par lequel une image mise en coprésence d’un texte apporte une contribution spécifique à une définition lexicographique ».34 L’image n’est jamais redondante par rapport à la légende et l’ensemble illustration/légende fournit un complément d’information sans que s’installe une forme de répétition, sans qu’il y ait perte d’autonomie de la langue ou confinement de l’image à un rôle supplétif :35 « L’illustration exemplifie plutôt qu’elle ne définit »,36 affirme Rey-Debove, ce qui fait de l’illustration « une des modalités de l’exemple, sa modalité iconique ».37

Une relation de complémentarité s’instaurant de facto entre le discours scientifique et technique du texte et l’illustration, il arrive parfois que certains détails doivent être soulignés ou retranchés pour accroître la lisibilité d’une image ou la compréhension d’un texte, ou qu’il soit nécessaire de recourir à la multiplication des figures lors du traitement de termes polysémiques, comme à l’entrée Fibula, où les référents, au nombre de quatre, sont tous illustrés graphiquement à partir de descriptions de Pline, Virgile, Ovide, César, Caton, etc. ou, comme pour bien d’autres termes, d’après des originaux retrouvés à Herculanum, Pompei et Pæstum, ou encore des dessins gravés sur des bas-reliefs, des marbres sépulcraux, des statues, des monnaies, ou des images picturales agrémentant des vases peints romains et grecs. Or tout n’est pas dans l’image, et c’est pour cette raison qu’elle est relayée par le texte écrit. Tout n’est pas dans le texte non plus, et c’est pour cette raison qu’il est relayé par l’image, « outil d’éducation de l’œil, de l’imagination, du raisonnement, mais aussi, et surtout, de l’articulation entre ces trois facultés »,38 fenêtre ouverte sur le monde qui l’englobe, point de départ vers la reconstitution de pans entiers de ce que fut le passé.

Conclusion

L’appui que le crayon et le burin viennent prêter à la vulgarisation des vérités de l’histoire antique entreprise par Anthony Rich est des plus précieux. Il témoigne surtout du succès d’un dispositif graphique spécifique, supporté par l’idéal d’une pédagogie de l’histoire « par l’aspect ». Un dispositif efficace où, à côté de simples figures, se multiplient, on l’a vu, des « tableaux » descriptifs mettant en scène des personnages « en action », qui rendent visibles des objets et des faits qui n’auraient pu être simplement évoqués par l’écrit, même si le caractère composé de certaines illustrations et la juxtaposition des textes explicatifs trahit l’hétérogénéité des sources exploitées. Serait-ce là un défaut ? Je n’en suis pas si sûr.L’auteur n’entend nullement présenter des traces du passé, forcément lacunaires, mais des propriétés identificatoires, c’est-à-dire le spectacle du passé lui-même. Si pour être véritablement utiles, les figures doivent se rapporter strictement au texte attenant, pour être pédagogiques elles doivent être aussi dépouillées que possible, ce qui, paradoxalement, a pourtant l’avantage, en dépit des contraintes de cadrage et de taille, de créer un espace de liberté où peut se construire un « imaginaire du passé ». C’est donc une réflexion inductive qui est proposée au lecteur, mais jamais celui-ci n’est laissé à lui-même : en observant les dessins, réalisés d’après les originaux et les descriptions des « autorités », c’est comme s’il entrait de plain-pied dans une histoire qui devient « son » histoire, aidé dans sa recherche par un index de tous les mots grecs employés dans le dictionnaire, suivis de leurs équivalents latins, et une table analytique contenant des listes séparées de tous les termes latins qui se rapportent à un sujet donné, classés sous des paragraphes distincts. œuvre d’érudition, le dictionnaire de Rich se double alors d’un véritable manuel initiatique, ouverture sur deux mondes, la Grèce et Rome, même si, je me dois de le souligner, c’est à l’avantage de cette dernière et de sa langue, les illustrations étant empruntées presque exclusivement à des monuments et à des inscriptions romains et les textes essentiellement à des auteurs latins.

Des défauts ? On pourrait regretter l’absence d’une liste des illustrations reprenant les crédits explicités dans la microstructure. En outre, la présence, dans le texte, de très nombreuses abréviations relatives notamment aux noms des « autorités » citées et des œuvres concernées rend la consultation des articles moins aisée, désagrément qui aurait pu être évité par l’ajout, en fin de volume, d’une liste des abréviations.

Avant de conclure, je reviens sur la complémentarité du texte et des images, bien qu’elle ait été amplement soulignée dans les lignes qui précèdent. Le texte et l’image sont deux codes différents, certes, l’un relevant de la linguistique, l’autre de la sémiotique, sauf que, comme le dit un proverbe chinois, « une image vaut mille mots ». C’est un fait. Tout texte est un dispositif de transmission d’un savoir, un dispositif contraignant cependant, qui impose un certain type d’usage, de réception, de déchiffrement et de compréhension. Quant aux illustrations, elles donnent du relief et de l’originalité à la communication écrite en ce sens qu’elles la rendent plus attractive, et son contenu plus facile à appréhender. Et pour en revenir au dictionnaire de Rich, selon la façon dont on voit la chose, on peut dire que chaque image est accompagnée d’un article qui en commente les détails, mais aussi que chaque article est accompagné d’une image qui en illustre le contenu. Sur ce, je laisse volontiers à l’auteur lui-même le mot de la fin : « Chaque dessin [...] est ici un commentaire pratique du sens des mots adressé à l’esprit par la vue, et non pas une gravure d’agrément, destinée à embellir une page d’impression ».39

Bibliographie

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Sitographie

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http://www.perseus.tufts.edu

Images

Fig. 2. Amphitheatrum (ἀμφιθέατρον)

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Fig. 3. Thermæ (θέρμαι)

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Fig. 4. Hortulanus (sans équivalent grec)

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Fig. 5. Lorica (γυαλοθώραξ)

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Fig. 6. Galea (κράνος, κόρυς, περικεφάλαιον)

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Fig. 7. Caupona (καπηλεῖον)

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Fig. 8. Suovetaurilia (τριττύα)

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Fig. 9. Chironomia (χειρονομία)

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Fig. 10. Venatio (θήρα)

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Notes

↑ 1 Paris, Hachette, 1873.

↑ 2 Leipzig-Berlin, B.G. Teubner, 1912. 

↑ 3 Berlin, Weidmann, 1861, traduit de l’allemand par G. Galuski sous le titre Antiquités grecques, Paris, Picard, 1884.

↑ 4 Paris, A. Fontemoing, 1909. Cet ouvrage, libre de droits, est disponible en ligne au format pdf à l’url : http://ugo.bratelli.free.fr/Lexique/LexiqueAntiquitesGrecques.pdf.

↑ 5 Halle, Gebauer, 1824.

↑ 6 Londres, Taylor and Walton, 1842. Une version numérisée de l’édition de 1890 est accessible depuis le site : http://www.perseus.tufts.edu.

↑ 7 Berlin, Weidmann, 1856, traduit en français et édité en 1893 à Paris, chez E. Thorin, sous le titre Manuel des antiquités romaines.

↑ 8 De très nombreux extraits de l’ouvrage, ainsi qu’un grand nombre de figures suivies d’illustrations complémentaires plus récentes (des photos pour la plupart) sont disponibles à l’url : http://www.mediterranees.net/civilisation/Rich/Index/Index-alphabetique.html.

↑ 9 A. Furetière, Le Roman bourgeois, préf. de M. Emile Colombey, v. 7., Paris, A. Quantin, 1880 [Paris, Cl. Barbin, 1666], p. 31. Cité, mais non correctement, dans P. GOURÉVITCH, « Et l’image s’imposa », L’illustration pour enfants, t. l, T.D.C, n° 649, mars 1993, Paris, C.N.D.P., p. 4.

↑ 10 « Pour tout ouvrage de nature encyclopédique, dictionnaire encyclopédique ou encyclopédie, l’absence d’illustrations serait assimilée à une information insuffisante » (J. PRUVOST, « Quelques perspectives lexicographiques à mesurer à l’aune lexiculturelle », Éla, n. 154, 2009/2, p. 149.

↑ 11 Cf. Y. Gaulupeau, « L’histoire en images à l’école primaire. Un exemple : la Révolution française dans les manuels élémentaires (1870-1970) », Histoire de l’éducation, n. 30, 1986, p. 33.

↑ 12 http://slecc.fr/Grip-Jacolino/histoire-observation.pdf (consulté le 26.10.2015).

↑ 13 Préface, p. vi.

↑ 14 Ibid., p. vii. Un index des termes grecs employés dans le dictionnaire suivis de leurs équivalents latins est donné aux pages 717-730.

↑ 15 Le dictionnaire de Rich ne comporte pas d’illustrations hors texte, alors qu’on en trouve dans des ouvrages semblables où elles occupent systématiquement une page paire (page de gauche), sauf dans le cas d’illustrations constituant l’élément unique d’une annexe ou d’un appendice. Dans ce dernier cas, elles couvrent toute une page impaire (page de droite).

↑ 16 Il s’agit de la relation synecdotique mentionnée plus haut.

↑ 17 Ad vocem.

↑ 18 La découverte d’Herculanum et de Pompéi dans les années 1720-1750 a fourni des informations importantes sur ce sujet et sur bien d’autres.

↑ 19 Par opposition à Cassis, casque de métal. Cette distinction n’est cependant pas toujours observée dans les textes des « autorités », lit-on dans l’article. Rich reproduit sept sortes de casques, seuls ou posés sur la tête d’un ou plusieurs soldats, romains et grecs.

↑ 20 Mot dérivé de « scholie », note exégétique (philologique, historique ou critique) servant à l’interprétation d’un texte de l’Antiquité, due à un commentateur ancien et placée, dans les manuscrits, soit en marge (gloses marginales) soit entre les lignes (gloses interlinéaires).

↑ 21 Notamment le « Virgile du Vatican » (Virgilius Vaticanus). Parmi les quatre manuscrits de Virgile que possède la Bibliothèque vaticane, deux contiennent d’importantes peintures, plusieurs fois reproduites par la gravure (Cf. M. P. de Nolhac, « Les peintures des manuscrits de Virgile », Mélanges d’archéologie et d’histoire, v. 4, n. 1, 1884, p. 305-333).

↑ 22 Peirce distinguait trois types de signes, à savoir « l’indice », qui renvoie à son référent comme le symptôme à la maladie, ou la trace au pas, le « symbole », qui renvoie à l’objet au moyen d’une association d’idées ou de valeurs, et « l’icône », qui y renvoie par ressemblance (Cf. Ch. S. Peirce, « Elements of Logic », in Collected Papers, Harvard University Press, 1960).

↑ 23 http://slecc.fr/Grip-Jacolino/... cit.

↑ 24 Sur la nomenclature des navires et de la navigation dans le dictionnaire de Rich, v. P. Ligas, « Navires et navigation en Méditerranée d’après le Dictionnaire des antiquités romaines et grecques d’Anthony Rich (1861) », Cahiers du dictionnaire, n. 7, 2015, p. 153-167.

↑ 25 Auxquelles, par ailleurs, s’adonnera volontiers la peinture académique de la seconde moitié du XIXe siècle.

↑ 26 Dans la nomenclature l’équivalent grec n’est pas systématiquement indiqué.

↑ 27 Je ne m’attarderai pas sur la distinction entre illustration monofigurale et illustration polyfigurale (cette distinction est d’ailleurs visible dans les figures reproduites ici), paradigmatique (le référent est représenté de manière isolée) et syntagmatique (le référent est situé dans un enchaînement d’objets qui s’y rattachent), ascalaire et scalaire, ou encore anaphorique, pour laquelle je renvoie à l’excellent article de Jean Pruvost, qui emprunte largement à Barthes, et qui commente la terminologie spécifique que celui-ci avait adoptée à propos des planches de l’Encyclopédie (Cf. J. PRUVOST, « Illustrations dictionnairiques. Technolectes et dictionnaires d’apprentissage », Linx, h.-s. n° 6-1, 1995, p. 272-273).

↑ 28 Préface, p. ix.

↑ 29 T. Smolderen, « Why the Brownies are important », La Tribune, Coconino Classics, n. 6, 2007 (http://www.oldcoconino.com/s_classics/pop_classic/brownies/brow_eng.htm, consulté le 04.11.2015).

↑ 30 « De l’illustration, simple référence extralinguistique, à l’illustration support linguistique de terminologies – écrit Jean Pruvost – de la démarche purement sémasiologique [...], l’on est insensiblement passé à un relais onomasiologique, où l’illustration devient le thème et le support d’une terminologie » (PRUVOST, « Illustrations dictionnairiques... », loc. cit., p. 262).

↑ 31 Cf. Préface, p. ix.

↑ 32 « On les a introduites – précise Rich – parce qu’elles servent à expliquer certains termes, qui autrement ne sont pas faciles à comprendre, et qui ne sont pas exactement entendus » (Ibid., p. x). Dans la Préface il est aussi précisé que neuf figures seulement ne sont pas tirées d’originaux existants, mais sont composées d’après les textes disponibles pour donner une idée claire de certaines expressions. Parmi les sources non antiques illustrées utilisées par Anthony Rich je citerai, en raison de sa grande diffusion à l’époque, B. DE Montfaucon, L’Antiquité expliquée et représentée en figures, Paris, Delaulne, 1719.

↑ 33 « L’encyclopédie est profondément mêlée à la langue, et l’illustration toujours souhaitée » (J. REY-DEBOVE, Etude linguistique et sémiotique des dictionnaires français contemporains, The Hague-Paris, Mouton, 1971, p. 34). Selon Pierre Corbin, les formes dictionnairiques à illustrations constituent un « gisement abondant et diversifié de constructions sémiotiques inexplorées » (P. CORBIN, « Des imagiers aux dictionnaires. Cadrage d’un champ de recherche », in Les Dictionnaires de langue française, dir. Jean Pruvost, Paris, Champion, 2001, p. 18). Pour information, le premier dictionnaire général à bénéficier d’illustrations insérées dans les colonnes de texte fut celui de Lachâtre (1854).

↑ 34 B. Bosredon, « Les Personnes dans le dictionnaire illustré : article, image et légende », in Les Sémiotiques du dictionnaire, Actes des « Cinquièmes Journées allemandes des dictionnaires », 12 septembre 2014, Sous la direction de Michaela Heinz, Berlin, Frank & Timme, 1914, p. 183.

↑ 35 Cf. Ibid., p. 188.

↑ 36 REY-DEBOVE, op. cit., p. 36. Si les dictionnaires de langue sont moins illustrés que les dictionnaires encyclopédiques, les encyclopédies et les dictionnaires de spécialité, cela ne tient pas à une différence d’essence entre ces types d’ouvrages – précise Hupka Werner – parce que la description sémantique est référentielle dans tous les types d’ouvrages, et seuls changent la quantité d’information fournie et l’agencement des articles (Cf. H. WERNER, « Wort und Bild. Die illustrationen in Wörterbuchern und Enzyklopädien », Lexicographica Series Maior 22, Tubingen, Max Niemeyer Verlag, 1989, résumé dans M. Glatigny,Les Marques d’usage dans les dictionnaires: XVIIe-XVIIIe siècles, Lille, Presses Universitaires de Lille, 1990, p. 176.

↑ 37 Bosredon, loc. cit., p. 189.

↑ 38 http://slecc.fr/..., cit. (consulté le 26.10.2015).

↑ 39 Préface, p. xii.

Pour citer cet article :

Pierluigi LIGAS, Le crayon et le burin. Dessins et gravures dans le « Dictionnaire des antiquités romaines et grecques » d’Anthony Rich (1861), Du labyrinthe à la toile / Dal labirinto alla rete , Publifarum, n. 26, pubblicato il 31/05/2016, consultato il 23/04/2017, url: http://publifarum.farum.it/ezine_articles.php?id=354

 

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