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Francophonie et traduction : le cas de figure des «Belles sœurs» de Michel Tremblay

Chiara BRANDOLINI



Abstract

This essay analyzes the Italian translation of Les belles-soeurs by Michel Tremblay, a Canadian play written in joual. This play represents the first literary work entirely written in joual, which is a particular variety of Canadian French marked by English loans, social and diatopic variants. The author aims to depict a restraint social group. The analysis takes into account the translation tendencies outlined by Berman: this essay considers, thanks to 21 examples, the most frequently found tendencies in the Italian translation. We conclude that the spread between the standard French and the joual variety is not represented in the Italian version; most importantly, each element depicting the close social group is deleted towards normalisation and domestication. Due to the lack of a semiotic equivalent leading the translation to the use of standard Italian, the original signification of this play, revealing the isolation of the French speaking people in Canada, got lost.

Particularités de l'œuvre

Les Belles sœurs de Michel Tremblay a été représenté pour la première fois à Montréal en 1968. Cette pièce de théâtre présente des particularités sous différents points de vue.

Du point de vue littéraire, elle marque la naissance de la littérature théâtrale contemporaine au Québec : elle représente en effet une rupture avec le théâtre des années précédentes : ce dernier se limitait à la diffusion d'œuvres d'origine française ou américaine ou il était lié aux communautés religieuses par des buts pédagogiques.

Du point de vue politique, l'œuvre a été vue comme un symbole des mouvements d'indépendance et de nationalisme jusqu'au point d'être considérée comme un drapeau de la Révolution Tranquille des années 60-70. Cela a été possible parce que la pièce décrit le milieu social aliéné et défavorisé dans lequel la population francophone était prise à ce moment de son histoire. L'auteur, Michel Tremblay, utilise la variété de français parlée par la classe sociale en question, le joual.

La caractéristique la plus intéressante du point de vue de la traduction est linguistique: Les Belles-soeurs utilise et systématise la transcription du joual en le faisant sortir de la sphère privée et en lui donnant une légitimité nouvelle. Le fait qu'après cette pièce de nombreux auteurs des années 70 mettront en scène des œuvres écrites en joual en représente une preuve tangible.

Le joual

La complexité de la pièce constitue un véritable défi pour le traducteur. Le problème principal réside dans la particularité de la langue source qui est fortement connotée du point de vue social et, après la Révolution Tranquille, du point de vue politique également. Plus spécifiquement, les caractéristiques principales de cette variété de langue consistent dans de nombreux traits communs avec le français parlé car le joual est resté oral jusqu'aux années ‘70. Trois composantes le caractérisent : une composante française qui remonte au français des XVIIe-XVIIIe siècles, en particulier des archaïsmes de l'époque de la colonisation française ; une forte composante anglaise due au contact entre les deux langues et à la véritable diglossie qui se crée à partir de la conquête anglaise de 1760, qui détermine la présence constante de l'anglais sur le même territoire. Cette influence de l'anglais continue jusqu'à nos jours car l'anglais est vu comme la langue de l'ascension sociale et de l'activité économique. On trouve ainsi des emprunts et des calques lexicaux et syntaxiques et une certaine tendance à simplifier la grammaire. La troisième composante est de nature urbaine et correspond au brassage linguistique qui se produit quand la population rurale francophone migre vers les grands centres urbains (XIXe-XXe siècle).

Le joual est ainsi une variété de langue déplacée tant sur l'axe diatopique que sur l'axe diastratique par rapport au français standard de France. En plus, il faut considérer la fonction symbolique associée à chaque langue, en particulier la fonction identitaire qui connote très fortement le joual. La communauté québécoise se caractérise et se différencie par rapport au reste du Canada par sa langue et sa religion ; les conflits linguistiques (entre français et anglais d'un côté et entre français standard et français réellement parlé sur le territoire de l’autre) ne sont que l'expression des conflits politiques et sociaux: en effet la langue a été utilisée comme un drapeau identitaire pendant la Révolution Tranquille.

La traduction

La première difficulté pour une traduction de Les Belles-sœurs est, par conséquent, le manque, dans la culture cible, d'un code linguistique sémiologiquement équivalent à la langue source. En outre, il faut noter que l'œuvre reste marginale dans le polysystème littéraire italien : en effet, les traductions des œuvres québécoises en Italie sont toutes récentes ; en particulier, les traductions des œuvres théâtrales n'ont été réalisées qu'à partir des années 90 (DE VAUCHER GRAVILI, MINELLE 2011). En fait, il s'agit de la seule traduction publiée en Italie dans Il teatro del Québec, une œuvre anthologique sur le théâtre franco-canadien.

Le problème principal est de rendre la relation entre les signes et leurs utilisateurs, relations qui indiquent la position sociale, la région d'origine et l'individualité des locuteurs. Étant donné l'absence d'isomorphisme entre les deux codes, langue source et langue cible, la traduction présente non seulement des traits spécifiques, mais aussi une haute fréquence de phénomènes qui figurent parmi les universaux de la traduction décrits par Mona Baker (Baker 1993 : 243, 176) 1ou parmi les tendances décrites par Antoine Berman. Le changement le plus évident qui se produit dans la traduction est lié, en particulier, à l'universel de conventionalisation ou de normalisation, c'est-à-dire une standardisation croissante qui modifie les liens textuels. Les formes qui dans le texte source appartiennent à des variétés de langue deviennent très fréquemment non marquées dans la traduction parce qu’elles sont remplacées par la langue standard. Plus spécifiquement, si on considère les tendances décrites par Berman2 (BERMAN 1999), la traduction présente une haute fréquence d'appauvrissement qualitatif à tous les niveaux. Ce dernier phénomène est bien visible au niveau phonétique parce que la richesse sonore et les connotations véhiculées par l'accent sont effacées (ex. 1). On arrive aussi à la perte d'allitération (ex. 2) et à l'appauvrissement ou à la disparition des jeux de mots (ex. 3, où l'homophonie par la répétition du signifiant disparaît).

  1. « chus pas une sarvante, moé, icitte! J'ai un million de timbres à coller pis chus pas pour coller tu-seule! » (p. 17)

    « non sono la serva di casa, io. Ho un milione di punti da attaccare e non me li posso mica attaccare da sola! » (p. 28)

  2. « Les cinq femmes : [...] Ça revire la maison à l’envers, pis ça repart! » (p. 23)

    « Le cinque donne : [...] Girano la casa a culo in su, e se ne vanno. » (p. 31)

  3. « Y fallait trouver un slogan pour une librairie... la librairie Hachette... ça fait que j'en ai trouvé un : “Achète bien, qui achète chez Hachette” » (p. 46)

    « Bisognava trovare uno slogan per una libreria... la libreria Hachette... ne ho trovato uno: “Compere perfette, chi compera da Hachette” » (p. 42)

  4. L'homophonie entre le verbe et le nom de la maison d'édition disparaît. La seule façon de maintenir la sonorité du passage est de prononcer le mot Hachette selon les règles de la prononciation du système orthographique italien, en disant [akεtte] une rime peut se créer.

    Parmi les tendances décrites par Berman, l'élimination des niveaux de langage ou l'effacement des superpositions de langues sont très fréquentes, dans cette œuvre elles aboutent à l'élimination des signifiés fondamentaux pour le contexte: en effet, le français standard, avec des phénomènes d'hypercorrection, n'est utilisé que par un seul personnage, Lisette de Courval, qui est mise en contraste avec les autres personnages, de sorte que le français standard est marginalisé et ridiculisé.

    Les deux pôles opposés du système linguistique sont annulés dans la traduction italienne (ex. 4, 5) :

  5. « C'est vous, madame Ouimet, qui disiez tout à l'heure qu'on n'est pas venues ici pour se quereller ? » (p. 31)

    « ma non era lei, signora Ouimet, or ora a dire che appunto non eravamo venute qui per bisticciare ? » (p. 35)

  6. « j'sais plus trop... j'étais assez énarvée... y m'a dit que la compagnie pour qui qu'y travaillait était ben contente que j'aye gagné le million de timbres-primes... que j'étais ben chanceuse... moé, j'savais pas que c'est dire » (p. 16)

    « non mi ricordo... ero troppo agitata... ha detto che la società dove lavorava era contenta che avevo vinto io il milione di punti...che ero troppo fortunata...io non sapevo cosa dire » (p. 27)

  7. Une autre tendance beaucoup plus fréquente est celle que Berman définit comme la destruction des réseaux langagiers vernaculaires (BERMAN 1999). On peut noter les nombreux régionalismes archaïques, fréquents dans l'original et standardisés dans la langue cible par des équivalents neutres sur le plan diatopique (ex. 6, 7, 8).

  8. étriver verbe trans. "faire perdre la patience"

  9. « Rose Ouimet: [...] vous savez ben que j’dis ça rien que pour vous étriver ! » (p. 51)

    « Rose Ouimet: [...] sa bene che l’ho detto solo per stuzzicarla ! » (p. 45)

    Mot déjà présent en France pendant le Moyen-Âge. Attesté au Canada au XVIIIe siècle, le mot a subi un glissement de sens et a commencé à être employé au sens de “énerver”. Le mot est bien attesté au Canada (72 sources dans l’ILQ) et il s'agit d'un régionalisme par rapport au français standard de France. Type lexical utilisé en Franche-Comté. La traduction ne présente aucun trait diatopique ou diastratique. Le mot italien met l'accent sur la continuité du geste et non sur les conséquences qui dérangent le sujet.

    Bilan Bibl: DHFQ Ø; TLF1773 « Régler la longueur des étriers », aussi desestriver « faire quitter les étriers (à quelqu'un) »; frcomt. êtrivai, v. FEW 4, 761, interrogare. Dér. du rad. de étrivière*; dés. -er ; ILQ ;GR ; Zing stuzzicare: “toccare con insistenza”.


  10. Achaler v. tr. "importuner"

  11. « Rose Ouimet : T’es donc ben fatiquante, toé! Achalle-moi donc pas! On n’est pas pour laisser Germaine chicaner Linda pour rien ! » (p. 55)

    « Rose Ouimet : Quanto sei pallosa! E non mi rompere le scatole! Non si può lasciare Germaine a fare tutto questo casino con Linda per niente ! » (p. 47)

    Mot d'origine ancienne, encore présent comme mot familier dans les régions du nord de la France au sens de “allumer”. Le verbe a subi un glissement de sens et il passe dans le français du Canada au sens de “importuner”, “harceler quelqu'un” au début du XXe siècle. Il est très fréquent au Canada (dans 227 relevés dans l'ILQ). Il a été traduit par une tournure très fréquente dans l'italien familier commun à toute la Péninsule.

    Bilan Bibl. : DHFQ : “fatiguer par des questions, des requêtes, des taquineries etc, gêner par une présence ou un comportement lassant, ennuyer, importuner”; DRF: Calvados, Orne, Manche, Loire-Atlantique, Sarthe, Maine et Loire, familier usuel en Normandie, Haute Bretagne, Maine et Anjou; attesté en 1746 au sens de “allumer, embraser un feu”; FEW 2, 83b calēre; TLF: “Can. Importuner, harceler (quelqu'un)” 1930; ILQ; Zing: rompere le scatole: “seccare, infastidire”. Fam. Eufem.

  12. nono : adj. "ingénu".

  13. « Linda Lauzon : [...] y’est pas si nono que ça, vous savez ![...] » (p. 18)

    « Linda Lauzon : [...] non è mica scemo come credi ! […] » (p. 28)

    1re attestation : 1930; la forme nonotte est aussi présente. Mot du registre familier, terme d'insulte et de mépris. Héritage des parlers de France relevé dans le Poitou, la Bourgogne et la Wallonie. Traduit par un mot italien colloquial répandu par toute la Péninsule qui dénote quelqu'un considéré comme idiot.

    Bilan Bibl. : TLF Ø ; nonot FEW, no- 7,157b; DRF nono “homme irrésolu” en lorrain. Zing : scemo : “che manca di giudizio, di senno, di intelligenza”.

    La composante anglaise est amenée à la standardisation elle aussi (ex. 9, 10, 11, 12).

  14. fun n. m. "divertissement".

  15. « Germaine Lauzon : […] D’habitude, c’est toujours toé qui fait le fun dans les parties. » (p. 31)

    « Germaine Lauzon : […] Di solito sei sempre te che tieni su le serate. » (p. 35)

    1re attestation au Canada : 1865. Nom familier qui désigne le plaisir, le divertissement. Faire, mettre le fun dans un party, expression figée qui signifiey mettre de la joie, de la gaieté, de la bonne humeur”. Emprunt de l'anglais. La traduction par l'expression tenere su emploie un verbe très commun en italien qui prend une acception métaphorique dans le language familier : il donne l'idée de quelqu'un qui maintient le divertissement pour les autres d'une façon constante.

    Bilan Bibl. : TLF Ø ; DHFQ ; OED ; Webster, Zing.

  16. pinotte n. f. parfois écrit pea-nut"arachide, cacahuète"

  17. « Germaine Lauzon : […] J’ai acheté des pinottes, du chocolat, le p’tit a été chercher des liqueurs… » (p. 35)

    « Germaine Lauzon : […] Ho comprato le noccioline, il cioccolato, tuo fratello è andato a prendere da bere… » (p. 37)

    Mot du registre familier du français du Canada pour désigner la graine comestible de la plante de l'arachide. La forme peanut est aussi fréquente. Emprunté à l'anglais peanuts en 1879. La traductrice emploie un hyperonyme au lieu du nom spécifique noccioline americane ou arachide.

    Bilan Bibl. : DHFQ ; OED ; TLF Région. (Canada). “Arachide, cacahuète” ; Zing. noccioline: “diminutivo di nocciola. Nocciolina americana: arachide”.


  18. smatte adj. “aimable”

  19. « Germaine Lauzon : t’es ben smatte, Gaby. [...] » (p. 105)

    « Germaine Lauzon : sei stata molto carina, Gaby. [...] » (p. 71)

    1re attestation au Canada : 1853. Présent aussi sous les formes de smat, smart; mot familier : “qui fait preuve d'intelligence, de jugement”. Dans la tournure être b(i)en smatte avec qqn le mot prend le sens de “faire preuve de bonté de gentillesse, d'amabilité, de serviabilité”. Innovation sémantique de l'anglais nord-américain smart. Dans la traduction le mot carina, équivalent du diminutif de cher, est employé. L'emploi d'un diminutif véhicule une connotation appréciative de gentillesse. Le mot choisi reste neutre sur le plan diatopique.

    Bilan Bibl. : DHFQ ; OED ; Webster s.v. smart"having or showing quickness of mind " ; Zing: fig. carino “Gentile, delicato, garbato”.

  20. calque syntaxique sur l'anglais

  21. « Linda Lauzon : Oui, Robert est supposé de m’appeler » (p. 16)

    « Linda Lauzon : Sì, Robert mi deve chiamare » (p. 28)

    Bilan Bibl. : be supposed to "to be intended to"

    Ce que Berman appelledestruction des réseaux langagiers vernaculaires passe aussi par l'élimination des traits typiquement oraux qui peuvent être des créations populaires par affixation, agglutination ou glissements sémantiques (ex. 13, 14, 15, 16, 17) La traductrice a eu recours à un mot sémantiquement simple ou bien elle a éliminé le mot au profit de périphrases.

  22. se désâmer :v. réfl. "se fatiguer".

  23. « Les quatre autres femmes : [...] je m’esquinte, je me désâme, j’me tue pour ma gang de nonos [...] » (p. 24)

    « Le altre quattro: [...] mi distruggo, mi sfianco, mi ammazzo per quel branco di deficienti [...] » (p. 31)

    Mot composé par l'affixe privatif des- + nom âme + désinence -er qui est chargé d'une connotation emphatique. Traduit en italien par un verbe polysynthétiquecomposé de s + fianco (hanche) + are. Leverbe italien signifie “céder à cause des efforts”, “faire sauter les hanches à cause de l'effort” et il rend très bien l'idée de l'épuisement. Toutefois, le verbe n'a pas de connotations diastratiques ou diamésiques.

    Bilan Bibl : TLF Ø ; DHFQ Ø ;Zing : sfiancarsi : verbe intr. pronom. “cedere per troppo sforzo, spossarsi” ; Tr : “Rompere, fare aprire o scoppiare i fianchi”.

  24. mégasiner : v. intr. "faire des courses".

  25. « Thérèse Dubuc : […] Moman va aller mégasiner[…] » (p. 34)

    « Thérèse Dubuc: […] Mamma va al mercato […] » (p. 37)

    Mot régional du Canada attesté ici à partir de 1930 dans le sens de “aller faire des achats dans les magasins”. Le mot est attesté sous la forme magasiner par 146 relevés dans l'ILQ. En traduction, le signifié est décomposé par un verbe et un complément; nous sommes en présence d'une expansion par périphrase qui signifie simplement “aller au marché”, neutre sur le plan diastratique, qui laisse deviner le fait qu'on va au marché pour faire des courses.

    Bilan Bibl : TLF ; DHFQ Ø ; magasiner :BLANCHARD Étienne (abbé), En garde! Anglicismes et termes anglais. 4e édition, Montréal, Imp. à la Croix, 1913 ILQ

  26. astheur : loc. adv."maintenant".

  27. « Germaine Lauzon: Bon, ben astheur que les timbres pis que les livrets sont distribués [...] » (p. 35)

    « Germaine Lauzon: Bene, adesso che i punti e gli album ce li avete […] » (p.37)

    Diastratisme; forme graphique fusionnée de la locution adverbiale à cette heure, aujourd’hui désuète en France. Résultant probablement de l’amuïssement du [ε] de cette; dans la langue familière et populaire, le mot est massivement attesté du moyen français à nos jours. Attesté au Canada en 1949 (10 relevés dans l'ILQ). Fréquent dans le français d'Amérique et dans les créoles (Thibault 2009). Le mot est traduit par l'adverbe de l'italien standard adesso, “maintenant.

    Bilan Bibl : TLF Ø ; DHFQ Ø ; FEW 4, 468ab, hōra I 2 a ; ILQ : La FOLLETTE James E. jr., Le parler franco-canadien dans ‘Bonheur d'occasion’ (thèse de maîtrise), Université Laval (Québec), 1949, VII-337 ; Thibault 2009.

  28. enteka : loc. Adv. "en tout cas"

  29. « Linda Lauzon : [...] Entéka, j’vas lui téléphoner, là...» (p. 18)

    « Linda Lauzon : […] Vado a telefonargli... » (p. 28)

    Diastratisme ; il s’agit de la locution adverbiale en tous les cas traduite par élimination. Attesté au Canada à partir du 1973 (10 relevés dans l'ILQ).

    Bilan Bibl: TLF Ø ; DHFQ Ø ; ILQ : BERGERON Bertrand, Le franco-canadien, [s.l.], 1973.

  30. sacrer (se -) : v. pron. "jeter"

  31. « Lise Paquette : [...] Quand le docteur m’a dit ça, c’est bien simple, j’aurais pu me sacrer en bas du balcon... » (p. 89)

    « Lise Paquette : […] Quando il dottore me l’ha detto, stavo per sbattermi giù dal balcone! » (p. 63)

    Dans le TLF le verbe est considéré comme régionalisme du Canada dans le sens de “jeter violemment”. Dans la traduction le verbe sbattere maintient le sens de “jeter avec violence”.

    Bilan Bibl : TLF ; DHFQ Ø ; Zing.

    Un autre phénomène très fréquent et indicatif d'un projet traductif peu élaboré concerne le traitement du lexique culturel spécifique qui est rendu sans une stratégie cohérente. La traductrice glisse entre deux pôles opposés : celui de l'actualisation (accomodation, Venuti 1995 : 270-273 et VENUTI 2000 : 485)3 où elle cherche un équivalent culturel, et celui de la xénification (foreignisation, Venuti 1995 : 306, 310-313) (ex. 18, 19, 20)

  32. béloné : n. m. "type de saucisson”.

    « J'leu fais des sandwichs au béloné » (p. 24)

    « Gli faccio i panini con la mortadella » (p. 31)

  33. Mot très bien attesté dans le français du Canada à partir du 1927 (20 relevés dans l’ILQ). Emprunt de l'anglais nord-américain baloney, qui désigne des bœufs dont la viande est commercialisée comme saucisse de qualité inférieure. Le mot béloné, qui identifie un type de saucisson, a un référent très clair et précis pour un Nord-Américain, il ne présente pas d'ambiguïtés. La traductrice a cherché un terme compréhensible pour le public italien, mais qui désigne un autre référent jouant le rôle d'équivalent culturel. Le mot italien renvoie à un type de viande en saucisse typique de la ville de Bologne.

    Bilan Bibl. : DHFQ Ø ; TLF Ø ; ILQ : BLANCHARD Étienne (abbé), Dictionnaire du bon langage. 4e édition, Montréal, Les Frères des écoles chrétiennes, 1927 ; Zing : mortadella: “salume di carne di maiale trita impastata con pezzi di lardo e aromi”.

  34. bingo : n. m. "Jeu du bingo".

    « Lisette de Courval : Et puis la soirée va se terminer par un grand bingo ! » (p. 86)

    « Lisette de Courval : E poi la serata finirà con una grande Tombola!

    Nell’originale si parla del Bingo (N.d.T.) » (p. 62)

  35. Le mot est un emprunt à l'anglais depuis 1936. Il existe aussi en italien standard. Toutefois, la traductrice a voulu chercher un équivalent culturel en remplaçant le mot par un jeu traditionnel italien très semblable au bingo ; en plus, elle a ajouté une note qui n'a pas de motivations rationnelles pour la compréhension du texte.

    Bilan Bibl : OED : “a game in which prizes can be won by matching numbers on a card with those chosen by chance” ; GR : “jeu de loto public”; Zing: tombola : “gioco consistente nell'estrazione di numeri compresi tra 1 e 90” ; bingo : “gioco affine alla tombola”.

  36. la Presse : nom propre d'un journal montréalais.

  37. « Y'a rien que le p'tit gars de La Presse que j'laisse rentrer » (p. 52)

    « A parte il ragazzo della “presse”, lui lo faccio entrare » (p. 46)

    Le mot Presse indique un journal canadien. La traductrice transpose ce nom entre guillemets et sans la lettre majuscule. Cette intégration partielle ne semble pas ajouter de signification; au contraire, elle peut créer une confusion pour le lecteur. La traductrice aurait eu au moins trois meilleurs choix: chercher un équivalent culturel, comme le nom d'un journal italien; utiliser un hyperonyme; laisser la majuscule au nom propre.

    Bilan Bibl: http://www.cyberpresse.ca/actualites/regional/montreal/.

    Il est donc possible d'affirmer que la traduction n'arrive pas à l'adéquation sémiotique de l'œuvre (De Mauro 1999 : 81-95)4.

    L' ex. 21 décrit l'effet global de la traduction.

  38. Lisette De Courval : J’ai découvert la charade mystérieuse dans le Châtelaine, le mois dernier... c’était bien facile... mon premier est un félin...
    Rose Ouimet : Un film ?
    Lisette De Courval : Un félin... bien, voyons... « chat »...
    Rose Ouimet: un chat, c’t’un félin...
    Lisette De Courval: Bien... oui...
    Rose Ouimet, en riant: Ben tant pis pour lui!
    Lisette De Courval : Mon second est un rongeur... bien... « rat ».
    Rose Ouimet : Mon mari aussi, c’t’un rat, pis c’est pas un rongeur... est-tu folle, elle, avec ses folleries!
    Lisette De Courva l: Mon troisième est une préposition.
    Des Neiges Verrette : Une préposition d’amour ?
    Lisette De Courval, après un soupir : Une préposition comme dans la grammaire... «de». Mon tout est un jeu de société...
    Rose Ouimet : La bouteille !
    Gabrielle Jodoin : Farme-toé donc, Rose, tu comprends rien! (a Lisette) Le Scrabble?
    Lisette De Courval : C’est pourtant pas difficile... Chat-rat-de... Charade ! » (p. 43)

    Lisette de Courval: Ho indovinato la sciarada misteriosa nello “Chatelaine”, il mese scorso... era facilissima... il primo animale è un mammifero...
    Rose Ouimet: Un fiammifero?
    Lisette de Courval: Un mammifero... dunque vediamo...”sciacallo”... quindi “scia”.
    Rose Ouimet: Uno sciacallo è un mammifero?
    Lisette de Courval: Ma certo...
    Rose Ouimet: (ridendo) Peggio per lui!
    Lisette de Courval: Il secondo è un animale che salta... dunque.. “rana”, “ra”.
    Rose Ouimet: Anche lei sembra una rana ma non salta! Che cretina, con tutte queste scemenze...
    Lisette de Courval: Il terzo è una preposizione.
    Des Neiges Verrette: Una preposizione d’amore?
    Lisette de Courval (dopo un sospiro): Una preposizione come nella grammatica.. “Da”. E tutti insieme fanno un gioco di società...
    Rose Ouimet: monopoli!
    Gabrielle Jodoin: Stai zitta, Rose, che non capisci niente! (a Lisette) Lo Scarabeo?
    Lisette De Courval: Non è difficile... Scia-ra-da... Sciarada!» (p. 42)

  39. La traduction semble adéquate dans les petits passages (ex. préposition traduit par "preposizione"), mais globalement l'effet comique se perd. En particulier, l’effet change à cause de la substitution de bouteille par Monopoli.

    Dans cette scène, un des passages éclatants qui change les valeurs du groupe décrit est la réponse au dernier indice, où Lisette de Courval affirme que le mot mystérieux n'est qu'un jeu de société: dans le texte source Rose Ouimet répond par « la bouteille ». Cette réponse peut être interprétée comme une façon de souligner l'abus d'alcool en société ou, autrement, comme la référence à un jeu d’adolescents. Dans la langue cible, la solution n'est qu'un jeu de table très diffusé et sans connotations particulières. Dans cette scène on trouve, en plus, la discordance entre une traduction initialement xénifiante par le maintien de « Chatelaine » et successivement une traduction actualisée par la substitution de « bouteille » par « Monopoli ». Il faut noter qu'en Italie le jeu de la charade est très peu diffusé, par conséquent, le mot final sciarada n'a aucun sens pour la plupart des lecteurs. Le passage en italien perd une bonne partie de ses effets comiques : il reste obscur pour un Italien, lecteur idéal, qui aurait besoin d’une connaissance plus approfondie de la culture québécoise pour la bonne interprétation.

    Considérations finales

    La traductrice a omis tout élément qui peut laisser inférer la description d'un groupe fermé, marginal et lié à des valeurs désignant l'arriération culturelle. La distinction entre l’élite culturelle et un milieu social fermé est représentée dans l’œuvre source par l’écart linguistique entre le standard et le joual. La traductrice n’a pas réussi à représenter cet écart entre les deux variétés de langues; donc même la différence entre les couches sociales est effacée. En plus, l'utilisation du joual dans le texte source a élevé le statut de ce dernier ; le choix d'une langue standard représente une forte limite. L'effort pour produire une traduction "fidèle" trahit en réalité le signifié originel qui a pour but de dénoncer l'aliénation collective dans laquelle le peuple francophone québécois vivait. La fonction du texte dans la culture source et dans la culture cible n'a pas été considérée comme centrale, par conséquent la traduction n'a ni la fonction d'informer, ni de faire connaître la culture source, ni d'exercer sur le public le même effet par une adaptation. Il faut souligner que l’adaptation de la même œuvre a été adoptée comme solution de traduction dans d'autres pays européens où elle a eu plus de succès que la traduction italienne.

    Cette traduction suscite plusieurs questions et laisse les portes ouvertes pour la recherche future dans le domaine de la traduction. En particulier on peut se demander si les marques linguistiques du diatopisme sont à traiter comme une unité traductive à rendre obligatoirement; ou encore, par quels moyens des connotations identitaires très fortes peuvent être transmises dans la langue.

    Bibliographie

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Notes

↑ 1 Baker définit les universaux de la traduction comme « features that typically occur in translated text rather than original utterances and which are not the result of interference from specific linguistic system ». Les universaux sont les suivants : la simplification : « transalted text have a relatively lower percentage of content words versus grammatical words (lower lexical density) ; proportion of high frequency words is higher in translated texts; the list head of translated text contains fewer lemmas » ; l'explicitation : «  an overall tendency to spell things out rather than leave them implicit in translation » et « observed cohesive explicitation from SL to TL text regardeless of the increase traceable to differences between the linguist and textual system involved. A rise on the level of cohesion in target text is an aspect of explicitation; explicitation shifts: addition and specification of lexical and grammatical items »; la normalisation : «  the tendency to conform to patterns and practices which are typical of the target language, event to the point of exaggerating them ».

↑ 2 Les tendances déformantes de la traduction sont les suivantes : rationalisation, clarification, allongement, ennoblissement et vulgarisation, appauvrissement qualitatif, appauvrissement quantitatif, homogénéisation, destruction des rythmes, destruction des réseaux signifiants sous-jacents, destruction ou exotisation des réseaux langagiers vernaculaires, destruction des locutions et idiotismes, effacement des superpositions de langues.

↑ 3 Venuti souligne le caractère politique de la traduction: traduire implique un choix continu des valeurs; donc, les choix qui amènent à des discours qui ne sont pas marqués, aident à maintenir certains valeurs et intérêts internes à la culture cible. Le lexique peut causer des problèmes quand il contient un aspect culturel incompréhensible pour la culture cible. Le traducteur peut les résoudre par différents procédés : leur transcription, leur traduction littéraire, une périphrase explicative, un équivalent culturel, une note en bas de page, l'élimination. Selon les procédés adoptés, deux types de traduction peuvent être distingués: une traduction xénifiante “foreignizing” et une actualisante “domesticating”, qui cherche à créer un texte lisible et transparent pour la culture cible. Les concepts de foreignizing and domesticating sont similaires à la dichotomie de la traduction ethnocentrique à visée annexioniste de toute culture et la traduction éthique visant à un décentrement (Berman 1999). L'accent sur le caractère politique de la traduction est plus fort chez Venuti.

↑ 4 Une traduction peut être adéquate selon sept formes: 1. "adeguatezza denotativa": version dont la dominante est le contenu référentiel; 2. "adeguatezza sintattico-frasale": version dont la dominante est la reproduction précise de la structure syntaxique même en forçant la syntaxe naturelle de la langue cible; 3. "adeguatezza lessicale": version interlinéaire dont la dominante est la réduction mot à mot même en obligeant la langue cible à des collocations inédites; 4. "adeguatezza espressiva": version dont la dominante est le rythme, le son, les traits qui sont spécifiques de la lyrique; 5. "adeguatezza testuale": version dont la dominante est l'expressivité du texte dans son ensemble et non dans ses parties; 6. "adeguatezza pragmatica": version dont la dominante est le lecteur modèle, en fonction de sa réception tout est licite; 7. "adeguatezza semiotica": version dont la dominante est la reproduction dans la culture cible de la relation entre le texte et le système de signes où il se place. Un texte naît en sélectionnant ses interlocuteurs et en se colloquant dans la culture dans un réseaux de mœurs et de valeurs symboliques. La forme la plus difficile de traduction cherche à ressusciter une telle collocation dans les réseaux des symboles culturels autres.

Pour citer cet article :

Chiara BRANDOLINI, Francophonie et traduction : le cas de figure des «Belles sœurs» de Michel Tremblay, Ricerche Dottorali in Francesistica, Publifarum, n. 16, pubblicato il 18/12/2011, consultato il 21/08/2017, url: http://publifarum.farum.it/ezine_articles.php?id=219

 

Dipartimento di Lingue e Culture Moderne - Università di Genova
Open Access Journal - ISSN électronique 1824-7482

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