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Histoire et mémoire de l’Occupation dans le roman Français depuis 1968

Ivan COPPOLA


Le sujet de la thèse de mon doctorat concerne le roman français contemporain aux prises avec la période historique de l’Occupation ou, plus précisément, avec la mémoire de ces événements et des séquelles qui en découlent.
À part les nombreux débats et conflits qui ont occupé à ce propos la France dans l’immédiat après guerre, ce n’est qu’au tournant des années 70 que s’opère une nouvelle relecture de la période historique. En effet, pendant environ 25 ans, la seule vision qui prédominait, au sein de la société, était celle mise en place dès la Libération par le Général de Gaulle qui avait forgé le mythe «résistancialiste», ainsi défini par l’historien Henry Rousso (ROUSSO 1987), qui véhiculait l’idée d’une France résistante dans laquelle la Collaboration n’avait été qu’un phénomène marginal et minoritaire. Cette lecture héroïque du passé, qui avait été le ciment de la société française pendant ces quelques décennies, est subitement remise en cause par les jeunes générations soixante-huitardes qui s’en prennent, entre autre, à une société réfugiée derrière «l’honneur inventé».
En ce qui concerne le domaine littéraire, c’est Patrick Modiano qui dans l’air du temps, mais de manière non intentionnelle, donne le coup d’envoi à cette relecture de l’Occupation. Entre 1968 et 1971 il publie trois romans (MODIANO 1968; 1969; 1972) qui offrent une vision renouvelée de la période. À partir de ce moment commence une phase, toujours en cours aujourd’hui, qui engage les romanciers français dans un projet d’analyse de la période historique comportant différentes étapes. Avant d’illustrer les aspects littéraires essentiels de la thèse, je voudrais brièvement traiter du contexte historique et sociologique dans lequel ces écrivains ont évolué. Ce qui caractérise effectivement ma recherche est sans doute le raccord que j’opère constamment entre l’histoire littéraire et les sciences humaines et sociales.
Un des phénomènes historico-sociologique majeur sur lequel je me suis penché est le réinvestissement massif du passé par la société contemporaine.1Ces trente dernières années, en Europe et tout particulièrement en France, nous avons pu assister à l’installation d’un nouveau culte, celui de la mémoire. Dans notre société contemporaine, au moment où la mondialisation met en question l’identité des nations et où la perspective du futur semble céder la place à une attention démesurée pour le présent, l’installation du culte de la mémoire semblerait aller à contre courant. Néanmoins, toutes les époques historiques sont réinvesties par cette vague mémorielle qui déferle en France depuis quelques décennies: de la préhistoire à la Révolution de 1789, de l’ère napoléonienne en passant par l’affaire Dreyfus, avec cependant une particulière attention à la période qui va de la Grande Guerre à Mai 68. Ceci s’explique bien sûr par la proximité de ces événements qui animent des débats encore enflammés et qui sont les sujets de conflits de mémoires. Parmi toutes les périodes historiques réinvesties par la mémoire contemporaine il ne fait aucun doute que la Deuxième Guerre mondiale occupe une place singulière. Pour s’en rendre compte, il suffit de constater que sur les chaînes de télévision françaises il ne se passe pas une semaine sans que l’une d’entre elles ne diffuse un reportage, un documentaire, un débat, un film ou un téléfilm sur le sujet en question.Ce retour vers le passé serait la conséquence d’un manque de repères, qui caractérise notre époque contemporaine suite, également, à la forte accélération du mouvement des sociétés dans le cours du XXe siècle qui a suscité une perte du sens de la continuité historique ainsi qu’un manque de confiance envers la possibilité que l’avenir soit forcément meilleur que le présent. La perspective du futur étant discréditée, à la faveur d’une attention démesurée envers un présent, pas toujours satisfaisant, la rétrospective s’est imposée avec force depuis trois bonnes décennies et a donné lieu à une certaine forme de «frénésie commémorative».
Tout comme pour la société, la littérature française a depuis quelque temps été l’objet d’une certaine forme de «réhistoricisation».2 Nous savons qu’à partir du début des années 1980, à part bien sûr quelques exceptions, la littérature française en est revenue à s’intéresser à l’histoire et au réel en général, après une assez longue période dans laquelle les avant-gardes considéraient la littérature d’une manière exclusivement autoréférentielle. La nouvelle configuration de la littérature, telle qu’elle apparaît dès le début des années 1980, est donc celle d’un questionnement qui s’opère sur l’état présent de nos sociétés, ainsi que sur la position de l’individu par rapport à celles-ci. Cependant, l’interrogation du présent s’accompagne souvent d’une dimension rétrospective qui se doit de déceler les origines des problématiques liées à la situation actuelle. Ce retour au réel et à l’histoire ne s’opère plus, du moins pour certains romanciers, de manière traditionnelle. Ces derniers, en effet, bien conscients que la littérature ne pouvait plus désormais évoquer l’histoire à travers une chronologie linéaire, adoptent des techniques narratives qui rendent compte de la difficulté à conter le passé. C’est souvent à partir du présent et à travers un point de vue rétrospectif que ces auteurs évoquent l’histoire. La forme traditionnelle du roman historique, dans laquelle un narrateur était projeté dans le passé et dont le point de vue privilégié était en mesure de restituer de façon omnisciente tous les événements d’une période historique donnée, est délaissée par ces romanciers de l’extrême contemporain en faveur d’une reconstruction hésitante et inquiète d’expériences partielles et fragmentaires. Ces derniers nous offrent une remémoration qui s’apparente à un «travail de mémoire», seul procédé capable de restituer une grande part de vérité historique grâce à l’effort de recherche critique qui lui est propre et qui vise surtout à éviter la répétition sacralisée d’un passé continuellement réitéré par l’autre modalité, très sollicitée de nos jours, à savoir le «devoir de mémoire».
La partie centrale de mon travail concerne surtout la conception de périodisations relatives à la mémoire de l’Occupation représentées par le biais du roman. Il s’agit de quatre phases majeures.
La première est constituée par le mouvement artistique et culturel de la «mode rétro» des années 1970, mouvement qui a également concerné d’autres secteurs que la littérature, et tout particulièrement le cinéma. En ce qui concerne les thématiques et les tendances qui orientent cette production fictionnelle, nous pouvons distinguer deux orientations majeures: d’un côté nous avons des auteurs qui s’emploient à détruire le mythe «résistancialiste»; de l’autre nous avons des romanciers qui opèrent une évocation de la Collaboration dans une optique «justificative». Ces derniers sont, pour la plupart, des enfants de collaborateurs et s’emploient à réintégrer le passé honteux de leur géniteur dans la mémoire collective.3 Ce qui caractérise le mouvement de la «mode rétro» est sa tendance à vouloir régler des comptes vis-à-vis des générations antérieures qui avaient occulté, ou avaient laissé occulter, des vérités quelque peu dérangeantes pour la mémoire historique française.
La deuxième phase, celle des années 1980, est surtout caractérisée par l’intensification de la mémoire de la Shoah, ainsi que par une autre tendance, celle relative à la volonté de réparation des crimes commis durant l’Occupation. Après la violente critique de la décennie précédente, opérée cependant envers le régime de Vichy pris dans son ensemble, l’attention se dirige dès lors vers la mise en accusation de personnalités singulières qui prirent directement ou indirectement part aux crimes durant la Seconde Guerre mondiale. L’exemple littéraire le plus représentatif de cette tendance est certainement Meurtres pour mémoire de Didier Daeninckx. C’est donc la question du sort des Juifs durant l’Occupation, ainsi que la demande de réparation de ces crimes, qui dominent cette décennie.
Les années 1990, et nous voici à la troisième étape, ont certainement été les plus conflictuelles en ce qui concerne la mémoire de l’Occupation. Et ceci pour de nombreuses raisons. Premièrement, l’attention que l’on a donné à cette période historique s’est faite de plus en plus consistante depuis que les médias se sont littéralement emparés de la thématique. Deuxièmement, les procès intentés envers les collaborateurs notoires, à savoir Bousquet, Touvier et Papon, ont porté avec plus de virulence qu’auparavant les «années noires» sur le devant de la scène publique. Troisièmement, la série des commémorations, dues aux différents cinquantenaires concernant les événements marquants de la Deuxième Guerre mondiale, ont également contribué à envenimer les débats autour de la mémoire de l’Occupation.
La question centrale qui semble concerner la majorité des romanciers de cette décennie est celle relative au comportement adopté par le peuple français, pris dans son ensemble, durant la période historique en question. Après s’être concentrée sur le régime de Vichy et les acteurs majeurs de l’Histoire, la littérature s’oriente désormais sur les petites gens et essaye de dresser le portrait d’une population toute entière aux prises avec des événements exceptionnels. La question posée est donc celle de l’attitude des Français durant l’Occupation. Ce qui intéresse particulièrement les romanciers des années 1990 est surtout la mise en valeur les aspects les moins connus des «années noires» et la construction, par conséquent, des récits qui mettent en scène des situations reflétant certaines perspectives jusque là peu évoquées. Les romans de cette décennie tentent de définir les choix moraux et éthiques adoptés par les Français vis-à-vis des événements liés aux situations auxquelles ils ont été confrontés durant cette période tragique du passé national.4 La particularité de ces œuvres littéraires réside dans le fait qu’elles ne se limitent pas à évoquer le passé de l’Occupation à partir du présent, mais qu'elles opèrent une sévère critique de la société contemporaine, en établissant un rapport métaphorique entre les deux époques historiques.
La quatrième phase concerne la première décennie du nouveau millénaire, qui semble vivre une période moins antagonique que la précédente. Toutefois, les conflits liés à la Deuxième Guerre mondiale sont toujours bien présents dans la société française. L’apaisement des querelles mémorielles, qui semble caractériser ce début de siècle, est la conséquence de plusieurs facteurs. La période que vit actuellement la France, en ce qui concerne la mémoire des «années noires», est caractérisée par un relatif apaisement des conflits de mémoire; cette pacification reflète, en partie, la volonté de l’État et ceci surtout à partir de l’élection de Nicolas Sarkozy, d’opérer une sorte de dépolitisation des conflits liés aux périodes «incandescentes» de l’Histoire de France. Les seules mémoires qui aujourd’hui semblent être véhiculées, bien sûr par les vecteurs officiels, sont celle de la Shoah et de la Résistance. Le roman auquel j’ai dédié l’essentiel de mon attention pour cette période est Une ombre, sans doute de Michel Quint. Ce texte rend admirablement compte des ambiguïtés de la période historique de l’Occupation et confirme le rôle privilégié que détient la littérature dans la représentation de l’histoire et du réel en général.
Le fil conducteur qui lie entre eux les différents chapitres de ma recherche concerne justement la question de la particularité que la littérature posséderait par rapport aux autres vecteurs de transmission de la mémoire. Au contraire des vecteurs officiels, exprimés à travers les commémorations et les médias en général, la littérature opère un travail de recherche sur la réalité présente et passée dans le but d’échapper au contrôle exercé par les mémoires dominantes ou hégémoniques; elle est donc en mesure de transmettre des mémoires plus marginales. Aujourd’hui, un certain abus de la mémoire est mis en œuvre par les vecteurs officiels, c’est-à-dire une véritable exploitation du souvenir de certains événements importants concernant le passé qui sert davantage les exigences du présent que celles du «devoir de mémoire» tant invoqué de nos jours. Il peut y avoir «abus de mémoire» quand certains aspects d’un événement historique donné sont réintégrés dans la conscience nationale, mais de façon sélective, c’est-à-dire en faisant que d’autres aspects, non moins importants, restent en marge de cette anamnèse.
La littérature contemporaine ne cherche plus sa légitimation dans l’histoire. Elle ambitionne au contraire de montrer une histoire méconnue. Les romanciers contemporains qui effectuent une recherche historique ne construisent plus de thèses comme le faisaient leurs prédécesseurs, mais doivent se contenter de proposer des hypothèses à travers lesquelles ils rendent compte du difficile travail d’exhumation du passé. Par ailleurs, le roman exprime la part du vécu, la vérité qui se cache souvent dans le détail de l’expérience concrète et, au contraire de l’historiographie, il offre une vision du passé à échelle humaine. Par le biais de techniques narratives renouvelées, la littérature de l’extrême contemporain exprime l’indicible concernant la dure réalité des événements historiques. La recherche de nouvelles formes d’expression, qui la caractérise, est à la base de sa prééminence à l’égard des autres formes de remémoration du passé. Pensons, par exemple, au roman de Lydie Salvayre, La Compagnie des spectres, qui procède à l’évocation des séquelles de l’Occupation en passant par l’expédient de la folie d’un des personnages du roman. Lydie Salvayre construit tout son récit en fonction du pouvoir que renferme le langage. La transmission verbale du passé s’opère à travers une forme expressive déréglée. Cette capacité de la langue à exprimer l’indicible doit forcément passer à travers une forme qui soit le plus éloignée possible de la norme langagière contemporaine. La forme logorrhéique déployée par le discours du personnage principal de ce roman permet de transmettre la violence et l’aberration des faits évoqués sans passer par une évocation rationnelle des choses qui ne serait pas à même d’en révéler les aspects inexprimables. La Compagnie des spectres exprime ainsi une méfiance à l’égard de la capacité du langage commun à signifier la douleur de l’être humain. Prenons comme autre exemple, plus connu, Dora Bruder de Patrick Modiano. En ce qui concerne le choix des modalités de représentation du passé, ainsi que les stratégies narratives déployées dans ce récit, Dora Bruder constitue peut-être un des résultats les plus aboutis et complexe que la littérature de l’extrême contemporain ait produit jusqu’à présent quant à l’évocation des «années noires». Modiano y affronte la période à la manière d’un archéologue, sans pour autant tomber dans le piège qui consisterait à combler les insuffisances informationnelles concernant le passé par le biais d’une opération de remplissage des vides lié au manque de données documentaires historiques. C’est précisément à cette pratique de «rétrodiction», pour utiliser le terme forgé par Paul Veyne, que l’auteur tente d’échapper. Avec Dora Bruder Modiano propose une enquête historique qui se base sur d’infimes traces documentaires. Son but n’est pas la reconstitution intégrale du sujet qu’il relate, car il en reconnaît l’impossibilité intrinsèque. Il accentue, par contre, le caractère fragmentaire et incomplet de sa recherche. Il rend tout simplement compte de la difficulté de toute recherche historique. Surtout, Modiano échappe à un autre piège, qui est celui de la tendance de la majorité des autres vecteurs mémoriels qui consiste à opérer une réduction de la complexité des événements historiques qui doivent, si l’on veut rester le plus objectif possible, conserver leur part de mystère.

Bibliographie

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Notes

↑ 1 Pour une étude approfondie de cette thématique nous renvoyons aux œuvres suivantes: NORA 1984; TAGUIEFF 2000;LIPOVETSKY 2004; AUGÉ 2008.

↑ 2 À ce sujet, nous renvoyons aux œuvres suivantes: VIART - VERCIER 2005; VIART (ed.) 2008; RUBINO, (ed.) 2007.

↑ 3 Nous signalons à ce sujet deux œuvres majeures: JARDIN 1971; CHAIX 1974.

↑ 4 Les romans qui témoignent de cette tendance sont, pour n’en citer que quelques-uns: ASSOULINE 1998; CHAWAF 1998; SALVAYRE 1997.

Pour citer cet article :

Ivan COPPOLA, Histoire et mémoire de l’Occupation dans le roman Français depuis 1968, Ricerche Dottorali in Francesistica, Publifarum, n. 16, pubblicato il 18/12/2011, consultato il 17/12/2017, url: http://publifarum.farum.it/ezine_articles.php?id=220

 

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