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François Emmanuel (1952)

Margareth AMATULLI


Sans que l’on sache quel en sera le mode ou le ton, on entre dans un roman de François Emmanuel comme on ouvre une partition. On sait que l’œuvre sera musicale, construite avec cette rigueur qui donne à l’émotion toute son intensité, et riche d’accords ou de thèmes qui imposent leur obsédante singularité.1

La musique, aussi bien que le théâtre, le cinéma et la peinture nourrissent l’inspiration du poète, romancier, dramaturge François Emmanuel ainsi que son activité de psychiatre dans le Club Antonin Artaud, centre alternatif où la cure repose sur les activités artistiques. Dès 1984, François Emmanuel – pseudonyme de François-Emmanuel Tirtiaux – exerce sa vocation d’écrivain parallèlement à son métier de psychothérapeute qu’il considère comme « le domaine le plus littéraire de la médecine ».2 C’est pendant ses études universitaires qu’il s’intéresse au théâtre. Avec son frère, le romancier Bernard Tirtiaux, il met en scène la pièce de son oncle Henry Bauchau La Machination, et écrit La Profanation qu’il monte avec la Compagnie Universitaire de Louvain. Au cours des années 1980 il fonde le Théâtre du Heurtoir avant de passer quelques mois en Pologne pour apprendre le travail de la voix et du corps chez Jerzy Grotowski, le créateur du fameux théâtre-laboratoire de Wroclaw. Depuis 1984 il se consacre à la littérature et il signe une œuvre très personnelle, à l’écart des modes littéraires, comprenant des recueils de poèmes et de nouvelles, des romans, des pièces de théâtre. Parmi les différentes expressions artistiques qui innervent ses textes, la musique joue certainement un rôle privilégié. L’auteur lui-même souligne que ses livres grandissent dans une musique particulière à laquelle il attribue le pouvoir de faire pénétrer le lecteur dans le cœur du texte. À une écriture qui joue sur la sonorité des mots et de la phrase, s’ajoutent des personnages animés par la passion pour la musique et le chant, comme les deux violonistes de La Partie d'échecs indiens (Stock, 1999), le directeur général de la filiale française d’une multinationale de La Question humaine (Stock, 2000), qui arrive à créer un quatuor à cordes, ou encore les sœurs cantatrices de La Leçon de chant (La différence, 1996) où le narrateur à son tour est un ancien ténor. L’inspiration musicale structure Partie de chasse (Actes Sud-Papiers, 2007), la pièce de théâtre que l’auteur publie en 2007 et qui se lit comme une véritable partition musicale avec ses didascalies indiquant le tempo et l’orchestration. L’auteur porte sur scène son inspiration littéraire et sa passion musicale : à l’occasion de la parution des Murmurantes (Seuil, 2013), il propose une lecture concert de la première des trois nouvelles qui forment le recueil, Amour déesse triste, accompagnée par la musique de Dhruba Ghosh. Dans Là-bas (Éditons Esperluète, 2006), il lit un texte méditatif écrit pour l’occasion autour du sonnet 43 de Shakespeare. Le livre est illustré par Bern Wery et il est accompagné d’un CD où l’ensemble Nahandove présente différentes versions sonores et commentées du sonnet shakespearien. Les consolantes (Actes Sud-Papiers, 2016), dont l’action se déroule dans un asile psychiatrique, est jouée dans une mise en scène de l’auteur lui-même.

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De l’iconomanie qui caractérise Pavel Sobotkine, peintre russe ne peignant que des ciels dans les pages du roman Bleu de Fuite (Stock, 2005), où le narrateur, Louis Uccello, porte le nom d’un peintre, à l’évanouissement de Ana Carla Longhi face à L’enlacement, le tableau d’Egon Schiele qui donne son nom au récit, jusqu’à la rencontre entre un marchand d’art avec l’amant de sa femme disparue autour d’une Dormition de la Vierge, attribuée au peintre italien Filippo Lippi, dans l’une des trois nouvelles qui composent Les Murmurantes, l’œuvre d’Emmanuel est aussi parsemée de références à la peinture.

Lippi

Fig. 1 Filippo Lippi, Dormitio Virginis part. (1466-1469).

C’est d’ailleurs en collaboration avec une peintre que l’auteur écrit le texte pour Sept chants d’Avenisao, avec les dessins d’Anne Leloup (Éditons Esperluète, 2010), et c’est autour des portraits des pensionnaires d’un hôpital psychiatrique ukrainien photographiés par Viviane Joakim qu’il compose Aux âmes lentes (Éditons Michel Husson, 2006), véritable rêverie poétique. L’intérêt pour les arts de François Emmanuel n’exclut pas le cinéma. Dans Jours de tremblement (Seuil, 2010), le narrateur est un cameramen qui, pour réaliser un film sur les oiseaux, s’est embarqué sur un luxueux navire de croisière pris au piège d’une insurrection armée qui révélera la véritable personnalité des voyageurs. Dans Cheyenn (Seuil, 2011), par le biais d'un auteur de documentaires qui cherche à rendre la ‘juste visibilité’ à la destinée tragique d'un SDF retrouvé assassiné dans une usine abandonnée, l’écrivain interroge le pouvoir de l’image, ses ressources et ses risques.

Si l’art inspire François Emmanuel, s'il lui permet de déclencher le récit, de percer un secret ou de défier un mystère jamais dévoilé, c’est que les balises picturales, cinématographiques, musicales qui ponctuent les œuvres de « l’une des plumes les plus sensibles de la littérature belge »3 participent d’une éthique de la rencontre dont tous les textes de l’auteur constituent de multiples variations. Au cœur de cette littérature du clair-obscur alternant gravité et légèreté selon deux orientations qualifiées parfois par la critique « d'été » ou « d'hiver », on trouve toujours l’homme et le lien social que son humanité permet de concrétiser. Dans cette perspective, l’art se fait parole scellant la rencontre toujours renouvelée des êtres au sein de leur humanité et de leur universalité car, comme le soutient l’auteur lui-même : « L’art est une parole d’homme à homme. Toute forme d’art éveille, sensibilise chacun d’entre nous à l’endroit d’une couche humaine commune, quelque chose que nous avons en partage avec tous les hommes, quelles que soient les distinctions de race ou de culture ».4


Notes

↑ 1 Ghislain Cotton, « La pavane des onze légère », Le Vif/L’Express, 1998. En ligne, URL: http://www.francoisemmanuel.be/wp-content/uploads/2015/05/article25.jpg. Consulté en septembre 2019.

↑ 2 Francis Matthys, « François Emmanuel : écrire, écouter », Entretien, La libre Belgique,  2002. En ligne, URL: http://www.lalibre.be/culture/livres-bd/francois-emmanuel-ecrire-ecouter-51b87b05e4b0de6db9a7c4f6. Consulté en septembre 2019.

↑ 3  Michel Paquot, « François Emmanuel au rythme des Murmurantes », L’Avenir, 6 mars 2013. En ligne, URL: http://www.lavenir.net/cnt/dmf20130306_00278103. Consulté en septembre 2019.

↑ 4 François Emmanuel Tirtiaux, « Quelle clinique de la création ? ». En ligne, URL: http://www.francoisemmanuel.be/wp-content/uploads/2015/05/Quelle-clinique-de-la-cr%C3%A9ation.docx. Consulté en septembre 2019.

Pour citer cet article :

Margareth AMATULLI, François Emmanuel (1952) , La littérature et les arts : paroles d’écrivain.e.s, Publifarum, n. 30, pubblicato il 22/09/2019, consultato il 16/10/2019, url: http://publifarum.farum.it/ezine_articles.php?id=427

 

Dipartimento di Lingue e Culture Moderne - Università di Genova
Open Access Journal - ISSN électronique 1824-7482

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