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Thomas Clerc (1965)

Nancy MURZILLI


S'il faut trouver une fonction qui embrasse les multiples activités hybrides de Thomas Clerc, c'est celle d'écrivain qui, somme toute, convient le mieux : cet universitaire, passionné d'art sous toutes ses formes, romancier, essayiste, critique d'art, chroniqueur sur France Culture, mais également comédien, trouve aussi dans la performance, comme il le dit lui-même, « la forme suprême du croisement des pratiques ». Ses œuvres littéraires, difficilement classables, de Maurice Sachs le désœuvré (Allia, 2005) à Poeasy (Gallimard, 2017), en passant par Paris musée du XXI siècle. Le Dixième arrondissement (Gallimard, 2007), L'homme qui tua Roland Barthes (Gallimard, 2010) et Intérieur (Gallimard, 2013), sont traversées de manière très singulière par la question du crime et celle de l'autobiographie, notions auxquelles il donne respectivement une dimension littéraire et politique. L'écrivain est selon lui « un criminel par contumace »,1 ayant pour idéal de faire du neuf, d'inquiéter le monde, de menacer de mort le conformisme et de débarrasser la littérature de ses ornements, comme son arrière-grand-mère s'est débarrassée de son orneur de mari,2 transformant ainsi le crime en art pour donner à voir autrement.

Il développe et défend une écriture de l'intime - notamment dans Intérieur où il explore son propre appartement pièce par pièce - reprenant à son compte, contre l'accusation de narcissisme faite à une littérature du sujet, l'idée selon laquelle s'objectiver devant autrui est le devoir politique de tout écrivain, la construction de l'image de soi étant un acte qui concerne aussi les autres3et proposant plutôt une « exposition » de soi. Une telle conviction l'entraîne à pratiquer cette écriture introspective du dehors. C'est ainsi qu'il entame avec Paris, musée du XXI siècle,4 l'ambitieux projet littéraire d'une radiographie subjective de Paris en vingt livres, arrondissement par arrondissement, en commençant par le quartier où il réside. Il s'agit pour lui, en déambulant, de se saisir du dehors, mais se saisir du dehors en le subjectivisant, en l'intériorisant, « sans que voir ne sépare»,5 empruntant au situationnisme son concept de la dérive. L’espace est parcouru à pied et la cartographie est aussi géographie intime. Il fait de Paris le musée à ciel ouvert du XXIᵉ siècle, le temps d'une visite méthodique, ethnographique, économique, historique et politique du 10e arrondissement, corrélant politique, esthétique et vie privée. « La muséification de Paris n'est pas étrangère à mon propos, mais l'œil en marche découvre tant de pièces insoupçonnées que la ville, par le jeu d'une exposition, rescintille. Les perles ne sont pas le tout du collier, c'est le fil aussi qui les tient. » (PM, quatrième de couverture). Qu'il s'agisse du 10e arrondissement de Paris ou de l'intérieur d'un appartement, la ténuité de la frontière entre dedans et dehors se situe dans la vision subjective du décor, les deux livres étant chacun le revers de l'autre. Comme Roland Barthes appelait de ses vœux dans La Chambre Claire, une Histoire des Regards, « car la photographie c'est l'avènement de moi-même comme un autre, une dissociation retorse de la conscience d'identité »,6 Thomas Clerc propose, lui, une description de son appartement dont la structure fragmentée opère "une médiation photographique du réel" : « Tel Sol Lewitt, dit-il, dans son album-photos Autobiographie, j'essaie juste de sérier l'ensemble de mes biens » (I, ch. 6 par. 89, version numérique).

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Fig. 1 Thomas Clerc, Intérieur, sur le site Nos vies parallèles

Thomas Clerc revendique une littérature conceptuelle, dont le formalisme et le goût pour les dispositifs n'ont pourtant jamais rien de gratuit, car ils se fondent toujours sur une démarche autobiographique : « L'art conceptuel est pour moi le plus beau de tous les arts et si je devais opérer à mon endroit le classement qu'en tant que critique je n'hésite pas à faire sur certains de mes confrères, je me qualifierais moi-même d'écrivain post-conceptuel » (I, ch.1, par. 43, version numérique). D’une écriture obsessionnelle dans l'idée d'épuiser la totalité, il se dit inspiré par les arts visuels et tout ce qui peut être considéré comme « spectacle ».7 Ses textes sont non seulement imprégnés de références littéraires et artistiques, mais la façon dont il regarde le monde et les choses tend à une forme de stylistique du réel qui fait de lui un « critique d'art réel » (PM p. 215), dénichant dans la rue ce qu'il appelle des « objets d'art involontaires » ou traquant le mauvais goût, aussi bien dans l'art contemporain que dans les objets usuels. L'influence des arts, et en particulier des arts visuels, sur son écriture ne se limite donc pas à une forme de référentialité érudite. Elle va jusqu'à transformer son regard, comme si les procédés et les techniques artistiques exerçaient une fonction de filtre poétique sur le réel, en s'installant au cœur même de son écriture.

Sa conception politique de la littérature comme autobiographie, visant à saisir le sujet de l'extérieur, en arpentant le dehors selon une perception subjective, conduit Thomas Clerc non seulement hors de son « intérieur » dans l'espace urbain, mais aussi au-delà des frontières génériques et artistiques au profit d'une exploration et d'une expérimentation perpétuelles d'autres pratiques. Chez un auteur pour qui « la création littéraire n’est pas seulement d’ordre linguistique » les arts sont une continuelle source d'inspiration. Des ouvrages comme Nouit (MIX, 2009) et L'Artiste comme modèle (Centre Pompidou, 2012) construisent une fiction littéraire à partir d'œuvres photographiques d'artistes : une photographie de Jeff Wall, No, 1983, dans le premier et une collection de portraits d'artistes par des photographes, dans le second. Le texte littéraire s'inscrit ici dans le processus fictionnel induit par ces photographies pour en faire ressortir les possibles, prolongeant ainsi ces œuvres, donnant corps à leurs personnages ou les interrogeant sur ce qu'elles montrent d'eux-mêmes et de leur œuvre.

Thomas Clerc réalise aussi des conférences-performances spécialement écrites pour le lieu de leur représentation (au MAC/VAL à Vitry-sur-Seine, au centre Pompidou dans le cadre du Nouveau Festival, au Théâtre de Gennevilliers, Festival Les Urbaines à Lausanne, actoral.13 à Marseille et au Palais de Tokyo) et il a proposé en 2015 une création en duo avec la chorégraphe Julie Desprairies au Festival Concordan(s)e. Ces créations in situ offrent des points de contact vivants entre des pratiques artistiques qui s'affectent et s'interrogent l'une l'autre en une mutuelle potentialisation des effets.


Notes

↑ 1 Thomas Clerc, « Cesare Battisti, littérature et terrorisme », Le Monde des Livres, 30 janvier 2009.

↑ 2 Voir L’homme qui tua mon grand-père dans L’homme qui tua Roland Barthes, op. cit.

↑ 3 Thomas Clerc, « La grandeur de la “Vie sexuelle”...», Libération, 17 mai 2001.

↑ 4 Ci-après abrégé PM.

↑ 5 Ibid.

↑ 6 Roland Barthes, La Chambre claire, Paris, Éditions Gallimard, coll. « Cahiers du cinéma », 1980, p. 28.

↑ 7 «ActOral : l’interview de Thomas Clerc», Propos recueillis par Joanna Selvidès, Rubrique “Sur les planches”, Ventilo,n° 304 [en ligne], 19 sept. 2012. URL : http://www.journalventilo.fr/2012/09/19/actoral-linterview-de-thomas-clerc. Consulté en septembre 2019.

Pour citer cet article :

Nancy MURZILLI, Thomas Clerc (1965), La littérature et les arts : paroles d’écrivain.e.s, Publifarum, n. 30, pubblicato il 22/09/2019, consultato il 07/12/2019, url: http://publifarum.farum.it/ezine_articles.php?id=426

 

Dipartimento di Lingue e Culture Moderne - Università di Genova
Open Access Journal - ISSN électronique 1824-7482

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